Coucher de soleil sur les îles du Frioul MarseilleQuand on a la chance d’habiter Marseille il est impossible de rater un weekend. Mais il en est de plus parfaits que d’autres. Cela tient parfois à des riens, à l’impalpable : La compagnie, le temps qu’il fait,  les rencontres, une atmosphère, une euphorie latente… Parvenus au milieu de la semaine il est bon d’évoquer le weekend passé pour mieux préparer le prochain ! Alors que le cancer de l’automne a déjà gagné une partie du territoire nous jouissons en Provence d’une arrière saison longue et douce. Mais le bronzage pâlit si l’on n’y prend garde aussi fut-il décidé d’aller se griller un peu l’épiderme. Mais pas n’importe où ! Bronzer, oui, mais à thème !

Carte de la baie de Marseille carte ancienneJ’avais prévu un raid au delà des « montagnes infranchissables », comme encore mentionné sur les cartes du 17eme siècle. Sur la face ouest de la grande baie de Marseille vers Carry le Rouet, Martigues, et Carro où se trouvent des carrières romaines de pierre rose, déjà citées par Strabon, et aujourd’hui à demi immergées. Et oui, le niveau de la Méditerranée n’a pas attendu l’ère industrielle pour monter…

Après une étape gastronomique en forme de pavé de biche poêlé au foie gras servi avec une fricassée de « lactaires délicieux » sauvages, il était temps de sélectionner une retraite côtière pour une sieste ultraviolette. Estivants partis, c’est le désert mais pas question de sable vulgaire. J’ai soif de roche mère… Entre Carro et Martigues je sélectionne les banquettes de roches horizontales, étagées  sur l’eau bleue, face à l’infini. Des reflets roses et  des fossiles abondants : C’est que nous sommes couchés sur du grès calcaire molassique Burdigalien datant du Miocène alors qu’en face, le calcaire blanc des calanques est de l’Urgonien. Vous me suivez ? Un bain de soleil sur un banc d’huitres fossiles, c’est quand même plus classe ! Voyage dans le temps sans autre bruit que celui du ressac… Beau soleil, légère brise climatisée mais avec la réverbération, la chaleur est telle que  même les strings les mieux sécurisés s’envolent.

Envie de plonger !

Sur le tard, de retour vers la cité Phocéenne, une brusque envie de bleu nous saisit. L’occasion d’une petite plongée à Sausset les pins pour jouer en apnée avec les loups juvéniles, les sars et les saupes dorées qui s’éparpillent par centaines dans les bulles du ressac. Les parasols des acétabulaires étaient encore déployés : C’est toujours l’été vous dis-je…

Marseille, sur la route de la corniche… Le soleil va se coucher. A la hauteur de la plage du Prophète, je m’arrête.  Quelques brumes sur les îles du Frioul, noirs vaisseaux immobiles. Mais il y a dans l’air encore chaud un je ne sais quoi d’impressionniste, une « Impression du soleil levant » de Claude Monet… Je ne suis pas un adepte des « photos de coucher de soleil » appréciés surtout des débutants flattés par les couleurs qu’ils ne savent obtenir autrement mais l’occasion était trop belle. Un sou rose tyrien s’enfonçant lentement dans une mer presque verte : Un petit coup de téléphone et je saisis l’instant. Pour moi. Pour vous…

J’ai cherché à quoi peut bien correspondre ce « prophète » de la plage. Même le dictionnaire d’Adrien Blès reste muet sur son origine. Le nom d’une villa disparue ? Comme la Pomme, la Montre, la Joliette, le Lapin-Blanc qui étaient des auberges locales ? Alors son propriétaire ne pouvait être qu’ armateur qui lui avait donné le nom d’un de ses navires en route pour le Levant… D’autant que Jean Pierre Joncheray, grand connaisseur d’épaves de toutes sortes confirme qu’un navire à vapeur, le Prophète francisé à Marseille, a bien navigué entre Provence et Algérie dans les années 1850 avant de s’abimer au fond des eaux de St Tropez. Qui sait ?

Chateau d'IfPomègues, Ratonneau, If, Tiboulen du Frioul : Ces îles du Frioul couronnées de dauphins et de poissons lune font partie du 7eme arrondissement ! C’est un désert de rocaille et de plantes adaptées ou il pleut moins qu’en ville… C’est aussi un autre voyage dans l’histoire… En 600 avant J.C, Protis, le roi des Ségobriges, au terme d’un long voyage de 2000 kilomètres établit plusieurs colonies grecques en Méditerranée ;  il débarqua aux îles. C’est  le fondateur de Marseille qui s’appelait alors Massalia. C’est ainsi que la plus ancienne ville de France fut fondée au bord de l’eau, au sixième siècle avant J.C. La position stratégique de ces îles occasionna pas mal de castagnes. La flotte romaine établit son mouillage entre les 2 îles du Frioul lors du siège de Marseille par Jules César. L’histoire a gardé trace aussi d’une bataille au Nord de Ratonneau entre les vaisseaux massaliottes commandés par le Grec Parmenon, et la flotte romaine de Brutus qui avait trouvé abri aux Iles.

Au Moyen Âge, l’âpreté des lieux et la peur des pirates ont limité  les implantations humaines permanentes. À partir du xviie siècle, les îles sont affectées aux militaires, à la quarantaine et à l’exploitation des carrières. De François Ier à Henri IV, de Louis XIV à Napoléon III et jusqu’aux troupes allemandes lors de la deuxième guerre mondiale, les constructions de forts et de batteries ont été nombreuses. La plus célèbre est le château d’If, construit par François Ier et mis en abîme par Alexandre Dumas. Souvenez vous : La vengeance d’Edmond Dantès… Les îles comptent quelques plantes et animaux endémiques dont le rhinocéros !

Des histoires marseillaises…

En 1513, un rhinocéros d’Asie est offert au roi du Portugal, Emmanuel le Magnifique, par le roi de Guzarat. Désireux d’offrir à son tour l’animal, le roi du Portugal décide de faire don du rhinocéros au Pape Léon X. La bête part alors de Lisbonne pour aller à Rome et fait une escale à Marseille sur l’île d’If en 1516. Autre curiosité locale, la politique : En juillet 1997, Jean-Claude Mayo, propriétaire du fort de Brégantin sur l’ile Ratonneau, et quelques amis décident de fonder la République libre du Frioul, en forme de galéjade. Le président, nommé à vie, est Egrégore le Virtuel, tandis que Jean-Claude Mayo en devient le ministre convoyeur du verbe. La petite république édite sa propre monnaie, la polymonnaie qui n’a cours légal que dans la république…  Comment ne pas aimer Marseille ?

Mais la nuit tombe et pour bien finir, voici un poème emprunté à Jean Claude Izzo, autre amoureux de Marseille et dit par le chanteur italien Gianmaria Testa… Bonne fin de semaine et… Bon weekend !

Port du FrioulPlage du Prophète à Marseille
ils se sont arrêtés.
D’abord la fille aux yeux gris verts
des mers du Nord
et au sourire mûri sur les berges du Nil
L’ami ensuite
le poète des Hauts Pays
attentif aux murmures des passeurs
sur les sentiers arides des exils
Le plus âgé enfin
homme aux semelles de vent
tantôt Afghan, tantôt Mongol
porté par des mondes d’hier entrevus
 
Plage du Prophète
ils ont porté leurs pas
vers le soleil couchant
Une vague est venue lécher leurs pieds
Bénédiction du Prophète
Prophète anonyme
de ceux qui croient
aux vérités de la beauté.
Plage du Prophète
Du Prophète

Jean Claude Izzo, 7 janvier 2000