Maldives – Les requins de Maaya Thila

LES REQUINS DE MAAYA THILA
MALE – MALDIVES – JUIN 2000
Moins 22 mètres, en bordure de l’un des nombreux thilas (les îlots coralliens, en langue divehi) de l’atoll d’Ari. Nous volons en formation dans le courant, à la recherche d’un sujet filmable. C’est la technique que nous adoptons généralement : une première plongée pour filmer « à la volée » ce qui se présente, et une deuxième plongée sur le même site pour des plans précis. Je ferme la palanquée. Ayant pris l’habitude de régler mes efforts sur ma consommation d’air, la première chose qui me met la puce à l’oreille est le fait que mes compagnons prennent de l’avance sur moi… Nous gagnons la zone de trente mètres le long d’une paroi jaune soufrée et je ressens les premiers malaises de l’essoufflement : tachycardie, tête qui tourne, difficulté à respirer… Je stoppe tous mouvements, expire à fond et consulte le manomètre pourtant calé sur 180 bars. Je remonte lentement à 20 mètres et les malaises cessent… Qu’est ce qui cloche ? Entre temps, Patrick qui s’est retourné m’a rejoint. Et je comprends soudain ! En quelques signes, il ouvre à fond le robinet de ma bouteille qui ne l’était qu’à demi ! La négligence classique. Et le plus « drôle » c’est que j’en avais fait un plateau d’explication la veille ! Avec l’impression de respirer soudain en débit continu, je fonce vers le bleu foncé du tombant retrouver le reste de l’équipe, à l’affût devant une grotte de corail où il semble se passer plein de choses…
Galère ou galère ?
Pour des raisons de planning, nous avons dû accepter de partir à la plus mauvaise saison, en pleine période de mousson. Pas un seul jour de soleil, de la pluie et du gros temps depuis notre départ. Bien loin de la carte postale, et pas très « vendeur »… Cela fait partie des galères dont il faut savoir s’accommoder. Optimiste, je décidais que c’est sur l’envers des cartes postales qu’on écrit le plus de choses… Tout en essayant de ne pas trop ruminer la préparation trop indigente. Car tout s’est compliqué dès le départ. Si la destination est abordable et intéressante pour les plongeurs, dès qu’une équipe de tournage pointe le nez, elle est sévèrement raquettée. Tout coûte, et plus que prévu. Sans parler des interdictions que nous allons découvrir au fil de l’action : interdiction de tourner dans l’aéroport, au marché aux poissons et partout dans Male. Interdiction de tourner à terre dans les îles, présence obligatoire d’un « garde chiourme » de l’armée, à nos frais, pour surveiller nos faits et gestes, même sous l’eau mais refusant d’apparaître à l’image. Si bien que je ne peux pas m’approcher d’une tortue sans qu’il me tire violemment par une palme. Ceci, jusqu’à ce que je me fâche vraiment… Caméra sous-marine déréglée, viseur de la beta en panne au bout de trois jours, le moral de l’équipe s’en ressent assez vite et des conflits apparaissent…
Idées noires, corail blanc : le coup de calcaire !
Nous voguons sur un dhoni touristique qui n’a plus rien à voir avec le dhoni maldivien d’origine, sur lequel j’avais passé 3 mois pour explorer les atolls du Nord, il y a des années. Cette fois, il s’agit plutôt d’une grosse pièce montée à trois étages, d’un bateau à roue genre Mississippi dont je me demande comment il fait pour flotter pendant notre traversée vers Ari Atoll. Triste prémonition… Je ne retrouve pas cette ambiance des Maldives que je croyais connaître. La corruption a fait son chemin, l’état totalitaire s’est renforcé. D’un côté les « vraies » Maldives, devenues inatteignables, de l’autre les ghettos touristiques classés par nationalités. Il y a l’île française, la suisse allemande, l’italienne… D’un côté une ceinture de barbelés, de l’autre une ceinture de cocotiers !
Nous sommes aussi venus pour nous faire une idée sur la disparition du corail suite au réchauffement des eaux causé par El Nino. De fait, c’est comme si les récifs avaient été tondus. Mais partout, des mèches de calcaire vivant apparaissent sur les fonds chauves. Le récif repousse. Et les gorgones et autres vies fixées sont toujours là. Quand aux poissons, ils n’ont jamais été si nombreux, comme découverts par la disparition de leurs abris.
Les histoires de l’oncle Paul
Ces rubriques que je lisais enfant dans le « Journal de Spirou » ont dû m’influencer. J’adore apprendre et transmettre. Dans les Carnets de Plongée, je m’efforce d’expliquer dans chaque épisode, en situation, quelques phénomènes de la nature, quelques notions scientifiques accessibles à tous car je considère que le monde est plus beau quand on le comprend mieux. Ainsi, un caillou n’est jamais un caillou mais une roche, avec une histoire, un nom, une composition précise, une raison d’être là. Toutes les plantes ont un nom et un usage local. Fabuleuse connaissance des liens de leur environnement : par exemple, aux Maldives, le cocotier sert à tout : bois, noix, huile, palmes, fibre… Mais d’où est-il venu ? Par la mer ! Dame nature a fait que la noix flotte, d’un atoll à l’autre au gré des courants… Ainsi, au fil des épisodes nous tentons de comprendre comment s’est formé l’atoll de Rangiroa, l’érosion des montagnes sous l’action du froid… en Egypte, la nature des karsts dans les rivières souterraines des calanques de Marseille, les singularités d’une mangrove aux Bahamas, la tectonique des plaques qui enfanta les îles de rêve de l’arc des Antilles, la vallée du rift qui demain fera du Sinaï une île… Ou savoir si les Maldives risquent vraiment d’être englouties par la montée des océans, conséquence du réchauffement de la planète. C’est ainsi qu’accroupi en bord de mer et terminant cette explication, je me fis noyer le postérieur par la marée montante ! Car nous abordons aussi des questions plus triviales : comment lutter contre le mal de mer ? Pourquoi a-t-on mal aux oreilles quand on plonge ? Qu’est-ce que la décompression et l’usage d’un caisson thérapeutique…
Le calme avant la tempête
Aujourd’hui, plein soleil ! A une vitesse folle, nous enchaînons les plateaux, sur et dans l’eau, si bien que je prends en quelques heures une belle couleur rouge brique. Faux raccord ! Blague à part, attention au soleil des Maldives. Je connais un touriste qui faisait la sieste sous une voile ayant laissé la moitié de son pied au dehors. Il du être rapatrié, brûlé au troisième degré… Attention également aux poissons chirurgiens, pas toujours esthétiques. Ces poissons portent une rangée de scalpels escamotables sur la nageoire caudale. Inoffensifs presque partout, ils peuvent être dangereux ici en se frottant sur les plongeurs. Sans doute à cause du « feeding » qui y fut pratiqué à grande échelle pour attirer les requins. Ne lâchez jamais rien de comestible sous l’eau : ce serait la frénésie de chirurgiens et leurs coupures sont profondes. On raconte ici qu’un gros macho en jersey y laissa une partie de lui-même…
Bien moins dangereux sont les requins de Maaya Thila, un grand classique des lieux. Il suffit de se poster derrière une patate de corail vers 25 mètres de fond et d’attendre. Bientôt, on assiste à la ronde des prédateurs, magnifiques bombes fuselées dont il faut savoir interpréter la gestuelle. Il existe chez les requins des postures d’intimidation, d’attaque qu’il faut connaître. Mais c’est bien souvent la curiosité qui les attire et, il faut bien le dire, la pratique du nourrissage pourtant interdite aux Maldives…
Gros temps
A cause du trop mauvais état de la mer nous devons renoncer à filmer les grandes mantas que nous avons finalement localisées le dernier jour. La récupération des plongeurs aurait été bien trop risquée et peu en rapport avec le concept de la plongée-loisir ! Il est temps de penser au retour… 5 heures de traversée par des creux de 4 mètres. Dans le bateau, c’est Beyrouth ouest : les bagages, chargeurs, caméras et autres impedimenta se soulèvent, au même titre que nos estomacs, rebondissent partout, et nous devons tenter de bloquer le tout en rampant à moitié. Même l’équipage semble en difficulté. Heureusement, je sais qu’un dhoni traditionnel nous suit, apte lui à avancer dans la tempête. Un grand « crac » se fait entendre à l’avant : une ancre s’est décrochée et par un mouvement de ballant, a creusé un joli trou sous la ligne de flottaison. Voie d’eau ! Les pompes de cales fonctionnent mais je me mets à penser à ce beau tableau intitulé « le radeau de la Méduse »… Et aux requins présents dans la caisse de cassettes « rushes »… Mais nous ne sommes plus très loin de Male et le tournage se terminera au bar du Club Med… comme tout le monde !
QUAND J’Y RETOURNERAI…
Je n’y retournerai sans doute pas, pour les raisons évoquées plus haut. Et pourtant, que d’îles désertes encore à découvrir, que d’aventures à vivre… dans une autre vie !

ENCADRE : QUAND VOUS IREZ
Le centre
Maaya Fushi Tourist Resort – Ultramarina
maaya@divehinet.net.MV

Les 3 plongées à ne pas manquer…
Maaya Thila (Maaya Fushi)
Festival de requins à pointe blanche, de tortues et de poissons dont l’abondance est célèbre aux Maldives, tellement nombreux qu’il faut parfois les écarter à la main ! Les requins se trouvent vers 30 mètres mais ils suivent les plongeurs sur le haut du platier sableux et parfois jusqu’au palier !

Halaveli (Ari Atoll)
Une plongée de nuit extraordinaire au pied de l’hôtel : le long du tombant, d’énormes raies pastenagues en pleine eau, et dans les grottes, les poissons-perroquets endormis dans leurs bulle-duvets de mucus, au milieu d’une sarabande de carangues géantes. Ces grottes sont les seuls abris contre le courant. : dès qu’on en sort, c’est la dérive dans l’espace, au milieu des étoiles de plancton phosphorescent…

Passe de Gurahidoo (Male Nord)
En dehors du gros Napoléon, résident permanent qui vous fera les yeux ronds, l’idéal est de plonger très tard : en bordure de tombant, face au courant, de gros mérous attendent, bouche ouverte. Et bien des prédateurs remontent des abysses… L’occasion de saisir des scènes de chasse exceptionnelles.

Après la plongée…
Essayer de mâcher le bétel, avec la chaux vive et la feuille de bilhe, comme les maldiviens : ça décape ! Allez manger «typique» dans les quartiers pauvres de Male, sur le port. Cuisine authentique garantie (masgoulas, papadams, bonite séchée, curry de coco…). Comme il n’y a pas grand-chose d’autre à faire sur les îles, plongez donc de nuit ! Sinon, chaque île a son confort et ses « animations » personnelles, selon les goûts, et les couleurs…