Alain – Propos sur le bonheur. Il est des livres qui semblent naturellement faits pour le chevet. Celui-ci en est un. Pour le réveil paresseux du week-end, flottant sur une rivière de cortisol. Pour le soir, quand les paupières alourdies de mélatonine commencent à papilloter, les pensées déguisées en rêve. Pour l’insomnie enfin, à meubler de quelques reflexions banales et pourtant profondes. Ca se lit facilement, en ordre ou en désordre, à l’endroit ou à l’envers : on trouvera toujours quelque-chose à manger dans cette généreuse auberge…
Quel bonheur !
Le livre Propos sur le bonheur naît d’abord dans la presse quotidienne régionale, en particulier La Dépêche de Rouen et de Normandie, où Alain publie dès 1903 ses premiers Propos sous forme de chroniques hebdomadaires, puis quotidiennes à partir de 1906. Alain y publie, jusqu’en 1924, de brèves chroniques avant que ces textes ne soient réunis en recueil en 1925. Cette origine explique leur forme si particulière : des fragments courts, nerveux, attentifs au détail du vivre, où la philosophie descend dans la rue, dans l’atelier, dans les gestes ordinaires. Ce qu’on, appelait « le bon sens » et qui se révèle particulièrement utile à notre époque de totale inversion des valeurs…
Le parcours d’Alain comme chroniqueur est indissociable de sa méthode. Il ne cherche pas le grand système, mais l’éclair bref, la phrase qui saisit une humeur, une passion, une illusion humaine et la retourne en pensée. Il aime relever « l’entrefilet au niveau de la métaphysique » : autrement dit, faire d’un fait minuscule une occasion de vérité. C’est ce passage du journal au livre qui donne aux Propos leur densité singulière, à mi-chemin entre la conversation et la méditation.
Alain fut ainsi un chroniqueur de la conscience quotidienne. Son art consiste à observer le réel sans emphase, puis à en extraire une leçon de liberté, de mesure et de vigilance. Le bonheur, chez lui, n’est pas un état spectaculaire, mais une discipline de l’esprit ; et cette philosophie, née dans l’éphémère de la presse, conserve justement la vivacité du présent. Avec Alain, le bonheur n’est jamais une proie qu’on saisit, ni un trésor qu’on enferme dans une formule. Il advient, presque à l’insu de celui qui le cherche, comme une lumière oblique sur le quotidien. Cette idée a la beauté des vérités simples : elle délivre l’homme de la tyrannie du calcul et de l’obsession du résultat. Le bonheur n’est plus un objectif brutal, mais une grâce discrète, liée à l’attention, à la mesure, à l’exercice de la liberté intérieure.
Mais cette sagesse a aussi ses limites. En refusant de faire du bonheur une conquête, Alain risque d’en atténuer la violence réelle : souffrir, manquer, attendre, lutter ne se dissipent pas par la seule justesse de l’esprit. Sa pensée peut sembler confier trop de choses à la volonté lucide, comme si l’âme, bien réglée, suffisait à pacifier l’existence. Or le malheur ne relève pas toujours d’une mauvaise disposition intérieure ; il naît aussi du corps, du temps, de l’histoire, des autres.
Ce qui demeure pourtant admirable, c’est que cette critique du bonheur n’enseigne ni le renoncement ni l’amertume. Elle propose une forme de dignité : ne pas supplier la vie de nous contenter, mais apprendre à l’habiter avec fermeté. Chez Alain, le bonheur n’est pas une récompense spectaculaire ; il ressemble à une paix active, fragile, toujours à reconquérir. Il faut y croire !
L’incrédulité est facile pour commencer, mais devient aussitôt difficile ; et les mages le savent bien. « Si vous ne croyez pas, disent-ils, que craignez-vous ? » Ainsi est fait leur piège. Pour moi, je crains de croire ; car sais-je ce qu’il me dira ?
Le bateau livre
Et maintenant une grande digression à propos des livres et de la lecture en général. Philosophons…
Je dois confesser la vérité : j’ai été aiguillé vers ce livre par un étudiant « youtuber » qui en vantait la richesse et l’universalité. Par ailleurs étudiant en sciences politiques, ce livre en aurait remplacé pour lui dix autres et fait gagner des heures de lecture…
Et j’en viens à la fonction même de l’acte de lire, de plus en plus confondu avec l’acquisition de connaissances. Une tendance aggravée par l’IA et ses résumés en un clic qui donnent à penser que tous les livres sont « résumables » et donc, en fait, trop longs !
Le lecteur moyen n’est plus, tous les vrais auteurs en pâtissent et s’en plaignent. Toute chose « écrite » semble toujours « trop longue » (ou trop fatigante ?) à lire tandis que ces mêmes « lecteurs » louchent pendant des heures sur d’interminables et stupides vidéos, scrollant sur TikTok ou Instagram. Un texte long, qui apparaît sous un clic tentateur est immédiatement boudé pour passer à autre chose. D’autant que la plupart de ces textes sont aujourd’hui générés grâce à l’IA. Avec ces agaçantes phrases courtes mises à la ligne systématiquement, confondant profondeur et remplissage aléatoire.
Un livre est plus que la somme de ses parties et ne devrait pas être réduit à un assemblage d’idées et de concept, d’informations certes importantes mais sans se préoccuper de comment elles sont amenées, mises en perspectives. Comment elle résonnent entre elles formant parfois un corpus qui dépasse largement le propos apparent. Un aliment n’est rien sans son accompagnement ! « La forme c’est le fond qui remonte à la surface » écrivait Victor Hugo« …
En tout cas, les pensées d’Alain (après celles de Pascal) nous changent pour le meilleur de la médiocrité de nos actuels « philosophes de plateau ». Sans parler de la bouillie du « prêt à penser » vomie par nos pouvoirs à la dérive, fascinés par l’efficacité du totalitarisme.
Alain : une vie
Émile-Auguste Chartier, dit Alain, naît en 1868 à Mortagne-au-Perche, en Normandie, dans une France encore secouée par ses désirs de République et ses blessures de mémoire. Élève de Jules Lagneau, puis de l’École normale supérieure, il fait de la philosophie non un sanctuaire de doctrines, mais une école d’attention, une discipline de liberté. Professeur de khâgne à Henri-IV pendant de longues années, il forme des esprits qui compteront, de Simone Weil à Raymond Aron.
Sous son nom de plume d’Alain qu’il publie ses célèbres Propos, courts éclats de pensée nés du quotidien, où l’anecdote devient aiguillon de réflexion. Son style, limpide et ferme, cherche moins à imposer qu’à éveiller. Rationaliste hérité de Descartes, pacifiste profondément marqué par la guerre de 1914, il défend la souveraineté de l’esprit contre les passions collectives, les automatismes, les séductions de l’autorité.
Mort en 1951 au Vésinet, Alain laisse une œuvre vive, fraternelle et inquiète, où la rigueur s’unit à une sorte de grâce morale. Son enseignement demeure celui d’un maître qui invitait chacun à penser debout, les yeux ouverts, comme on entre dans le jour avec prudence et courage. Lisez, pour voir…
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