Radio amateur

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Savez-vous qu’il a existé un temps avant l’internet et les réseaux sociaux ? Les smartphones et les livraisons à domicile ? Un temps sans câbles et sans fils, même si on y est revenus aujourd’hui avec la « fibre » : je veux parler de la TSF, la « télégraphie sans fil ».

Inventée en 1895 par Marconi (la voix de son maître), avec d’autres acteurs comme le français Ducretet, il s’agissait de s’affranchir des distances et de transmettre des messages en utilisant les signaux radios découverts et formalisés par Maxwell, Hertz, Ampère, Faraday, Ørsted et peaufinés par Branly, Popov, Turpin et nombre d’autres.

Parallèlement le code qui porte son nom fut inventé par l’américain Samuel Morse, en 1830 dont on normalisa plus tard la règle : un point = une impulsion brève (ti), un trait = 3 points (ta). Grâce à un genre d’électro aimant portatif muni d’un levier et d’un bouton : le « manipulateur », on pouvait moduler le signal radio-électrique et donc transmettre des messages qui pouvaient être décodés à l’autre bout du monde.Radio amateurMorse n’était pas physicien de formation mais peintre. Avec Gale et Vail il a donc combiné des idées existantes avec beaucoup d’expérimentations. En 1825, alors qu’il peint le portrait du marquis de La Fayette à Washington, il reçoit une lettre l’informant que sa femme, Lucretia, est malade. Il rentre immédiatement à New Haven, mais elle est déjà morte et enterrée lorsqu’il arrive ! Ce choc le convainc que les nouvelles doivent pouvoir voyager plus vite qu’un cheval ou un bateau. Il invente alors le « morse ».

On est loin des facéties que, par manque d’inspiration, j’avais publié dans un magazine consacré aux oiseaux (il faut bien gagner sa vie), où je prétendais que l’origine du fameux code était due à un pic vert ! Je ne résiste pas au plaisir de reproduire ici cette « fake news » avant l’heure. Il y a prescription mais, pardon, pardon…

Plus Morse que moi tu meurs

De même qu’il est de notoriété publique que c’est un Sir Isaac Newton assoupi qui découvrit la pesanteur au pied d’un pommier, en en recevant les fruits sur la tête, il semble bien que le code Morse ait été inspiré au Samuel du même nom, par un pic vert en quête de vers xylophages… Une étude historique récente du Milwaukee Heritage Institute montre en effet que Morse, brillant ingénieur s’il en fût, n’en était pas moins (de part l’influence de son père) un amoureux de la nature… Tombé en arrêt, en sa forêt natale de Greenwood, devant un érable soudainement sonorisé d’un pic vert, il tenta tout d’abord de décrypter ce langage avicole et rythmique, ce qui donnait à peu près ceci : “Allez Samuel ! Inventes-nous donc quelque-chose de bien !” (En fait le pic-vert disait : Viens donc, viens donc petit vers que je croque ton derrière…). Morse bien sûr, n’y vit que du vert, et en tira l’idée maîtresse de ce code alternatif et sonore qui porte son nom. Un code universel, popularisé peut après par le célèbre “Save Our Souls” : ce dernier S.O.S du Titanic, navire “insubmersible”, éventré pourtant par un iceberg avec le succès que l’on sait ! Il est parfois des pic-vert qu’il ne faudrait point écouter…

Radio amateur ou pirate ?

Mais revenons à la radio. Adolescent, c’était une vraie passion que je partageais avec quelques autres mordus, en région parisienne. Et quoi de mieux pour communiquer que la radio ?

Encore fallait-il faire la distinction entre phonie et graphie. La première, c’était la voix, la graphie étant réservée à une élite initiée et pour des contacts à très longues distance. Pour la phonie, la CB régnait en maître, la fameuse « Citizen Band » employée aujourd’hui par les routiers pour se signaler mutuellement la présence des radars. On trouvait un peu partout des « talkie walkie » sur piles, avec leurs antennes télescopiques, mais vite limités en distance. Pour aller plus loin il fallait de gros postes dédiés, leurs alimentations, des antennes : tout un savoir faire. Les plus argentés possédaient des postes BLU (bande latérale unique) avec « tout en un » et des curseurs chromés (on en voit un exemplaire dans le film de Stanley Kubrick tiré du roman de Stephen King « Shining »).

Pour les clochards que nous étions, il fallait se débrouiller avec des constructions maison (d’où notre apprentissage à la dure de l’électronique) ou récupérer de gros engins dans les surplus militaires. C’est ainsi que j’étais l’heureux possesseur d’un émetteur à lampes BC 620, installé à l’origine dans les jeeps et d’un robuste récepteur BC 603 qui allait lui dans les chars. Avec des quartz qui ressemblaient à de gros caramels qu’il fallait enficher pour changer de fréquences. Et les « tubes » qui prenaient un temps fou à « chauffer ». Le tout, avec des caisses de composants, empilés sur des meubles en cornières grises que j’avais sciées et montées moi-même pour m’harmoniser à la chambre de Lionel mon aîné de 5 ans. Nos chambres ressemblaient alors aux abris anti atomique de l’OTAN.

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Il fallait justement, dans un premier temps, apprendre l’alphabet phonétique de l’OTAN qui permettait de s’affranchir des fautes de compréhension dues aux parasites, chaque lettre étant définie par un mot. On n’épelait pas : on scandait. On n’ânonnait pas : on pilotait ! Comment ne pas reproduire ici cette merveilleuse poésie militaire : Alpha, Bravo, Charlie, Delta, Echo, Foxtrot, Golf, Hotel, India, Juliet, Kilo, Lima, Mike, November, Oscar, Papa, Quebec, Romeo, Sierra, Tango, Uniform, Victor, Whiskey, X-ray, Yankee, Zulu… A l’usage, on se donnait des airs de pilote d’essai ou de contrôleur aérien. Emploi qui sera d’ailleurs celui de mon complice Lionel à Orly beaucoup plus tard.

Ensuite, toujours pour rationaliser les échanges (il fallait entendre le charabia international, émergeant à peine du bruit de fond pour comprendre) il y avait le « code Q ». De mémoire : QSL (adresse), QRM (parasite), QTH (localisation), QSO (contact), etc.

Et tout un jargon spécialisé dont j’ai gardé encore aujourd’hui certains avatars, notament HI 3X qui était très utilisé (et très facile à taper et à reconnaître en graphie : ti ti ti ti   ti ti  ti ti ti ti – petit rire nerveux) et qui se disait de vive voix : HI (je ris) ou HI 3 fois quand, vraiment, la situation était désopilante. Naturellement, quand j’emplois aujourd’hui ce vocable, personne à la ronde n’y comprends rien ! Dans le même registre, il y avait aussi YL (young lady), OM (old man), 73 (au revoir), 88 (bisous), K (à vous), R (bien reçu – « Roger »). Egalement le système de notation RST (Lisibilité, Force, Tonalité) d’où le fameux « je vous reçois 5 sur 5 ».

Radio amateurEt bien sûr le fameux CQ (appel général) qui est censé débuter toute transmission. En morse : Ta ti ta ti, ta ta ti taaa, « CQ » , ce qui signifie « appel général » : Seek you. On peut voir ça (en plus d’un magnifique émetteur récepteur BLU) dans le film de Robert Zemeckis « Contact » d’après le roman de l’astrophysicien Carl Sagan. Un chef d’oeuvre d’ailleurs que je vous recommande au passage. J’ai vu le film au moins… 87234 fois. Malheureusement, comme c’est souvent le cas, le doublage français est une punition et « Seek You » est devenu le ridicule « C’est Cul » comme s’évertue à le dire la petite fille radio amateur qui deviendra plus tard le professeur Harroway incarné par Jodie Foster.

Ce langage exotique et les formules chimiques, autre grande passion de ma vie, il y avait de quoi être inintelligible et se croire seul au monde sur cette planète surpeuplée…

Munis de ce précieux matériel militaire on s’inventait des conflits internationaux interrompus au dernier moment, des messages secrets, des interdictions et des filatures réelles ou fantasmées et même des alertes nucléaires ! La plupart du temps, après un essai de phonie laborieux avec les derniers engins bricolés, et las des incompréhensions et des crachottements, on se passait un coup de fil pour faire le point et tirer nos errances au clair. Quand je ne filais pas directement chez Lionel à 1 km de là.

Nous vivons dans la clandestinité mais logés et nourris. Radio amateur, c’était compliqué : il y avait des licences à payer, des usages, un diplôme à passer… Il était bien plus transgressif d’être un pirate. Le nom que j’avais choisi était d’ailleurs « Lucifer Mobile » : Lucifer sans doute en réaction à la religion de ma mère et de mon oncle et mobile (installé dans un véhicule) dans une tentative touchante pour brouiller les pistes. Car les pirates étaient pourchassés et irrémédiablement démasqués par les antennes géantes qui germaient de leurs jardins. C’est pourquoi j’avais camouflé une longue antenne filaire qui faisait tout la longueur de la loggia de l’appartement de mes parents, au deuxième, reliée à ma chambre par un câble coaxial de télévision. Le balcon était devenu impraticable et le trou fait dans la porte fenêtre pour pouvoir faire passer le câble en hiver, jugé inesthétique…

Les premiers transistors

Radio amateurC’est ainsi que nous apprenions « sur le tas », les lois de l’électricité et du magnétisme et quantités d’autres connaissances spécifiques. Construire des blocs d’alimentation, redresser le courant, orienter un solénoïde… Brulures de soudures et « coups de jus » rythmaient nos efforts. On parlait en picofarads, en kiloohm, en Watts, en ponts de diodes, en phases, en volts et en milliampères. On maîtrisait le code couleur des résistances, rayées comme des chaussettes de montagne et qui indiquait leur valeur.

Un voisin qui travaillait chez Alcatel me ramenait des racks obsolètes mais bien garnis dont il suffisait de dessouder les composants pour les récupérer. A l’époque je tenais plus le fer à souder que le stylo. On se fournissait aussi chez des détaillants, ramenant à la maison des sachets de composants précieux comme des gélules de chimiothérapie. Et les chapeaux à la Folon des premiers transistors à trois pieds…

Pour finir le montage d’un prototype d’émetteur surpuissant, j’avais besoin d’un des premiers circuits intégrés. C’est ainsi que je me suis retrouvé dans les bureaux du siège de Texas Instruments, au milieu des secrétaires aux ongles rouges et des dirigeants cravatés. Si peu habilités à vendre quoique ce soit dans ces bureaux administratifs que ce processeur, il me l’avaient offert. Il coutait sans doute le prix d’une voiture de course. J’avais fait comme Steve Jobs mais je ne suis pas allé aussi loin que lui !

Radio amateurLes circuits intégrés étaient rarissimes, sans parler des puces et des processeurs qui n’existaient pas encore. On remplaçait les fils de connexion par des « circuits imprimés », dont les revues spécialisées partageaient les dessins. On trouvait dans le commerce des plaques de bakélite cuivrée d’un côté ce qui permettait de fabriquer soi-même les circuits. Avec de la gomme gutta pour déterminer les parties conductrices et on attaquait le reste dans un bain de perchlorure de fer qui rendait un jus noir et sentait le métal chaud. Avant de décaper le tout à l’acétone.

Ces plaquettes finissaient par ressembler à des gâteaux, à des villes complexes, peuplées de résistances, de transistors, de condensateurs, de diodes, de connecteurs et autres semi-conducteurs fixés sur la bakélite, leurs tiges soudées par de grosses perles d’étain fondu. Nous n’utilisions qu’une dizaine de transistors pour les réalisations les plus ambitieuses, réservées à des électroniciens chevronnés. Un chiffre à comparer avec nos smartphones dont la simple puce embarque plus de 60 milliards de transistors !

Radio à l’armée

On l’a vu, la graphie permettait donc de s’affranchir des parasites et autres crachouillements de la liaison tout en parcourant de très grande distances. Les ondes avancent en ligne droite pourtant, ce qui devrait limiter la portée à cause de la rotondité du globe. En fait, ce n’est pas que la terre soit plate mais les ondes émises rebondissent sur les ceintures de Van Halen qui entourent la terre pour rebondir dessus et ricocher plusieurs fois pour véritablement atteindre les antipodes ! C’était même le graal des radio-amateurs : réussir les contacts les plus lointains possibles et pouvoir le prouver en recevant (par la poste) la carte adresse – le fameux QSO du contact.

Mais c’était l’aristocratie chez les radios amateurs parce que la pratique du morse ne s’improvise pas qui s’apparente à l’apprentissage d’une langue ! Bien sûr, j’avais quelques notions mais arriver à comprendre les messages échangés à des vitesses hallucinantes par les « pros » cela paraissait inatteignable. C’est là que j’ai dû « partir à l’armée »…

J’ai passé les « 3 jours » à Blois. A cette époque du service militaire obligatoire, les jeunes recrues agées de 20 ans étaient auditionnées et testées, médicalement, émotionnellement et (un peu) intellectuellement. Ceci afin d’être affecté selon ses compétences et de passer le meilleur « Service National » possible. Ce qui m’a permis de me retrouver en « camp disciplinaire » à Charlevilles Mezières, au mois de décembre, mais c’est une autre histoire.

Je me souviens encore de la question posée par le gradé à forte voix (il avait été choisi pour ça) en direction des 300 innocents qui étaient assis dans la salle : « Levez la main ceux qui ont le Bac »… Quelle n’avait été ma surprise de constater en me retournant qu’il n’y avait que trois mains levées ; dont la mienne. Je constaterais plus tard qu’en effet, j’avais des camarades de chambrée qui ne savaient pas lire. Le « melting pot des jeunes recrues de la nation » fonctionnait à plein et constituait une étude sociologique des plus édifiante…

Entre autres tests, j’avais donc passé, comme tous les autres, celui du code « I-N-T » : casque sur les oreilles. Il s’agissait de reconnaître, quand on nous les faisait écouter, l’une de ces trois lettres, peut-être les plus simples du code morse : ti ti, ta ti, ou ta… Je remportais l’épreuve haut la main ce qui me permit d’être affecté d’office comme radio. Je serais aussi plus tard, commando, parachutiste, tireur d’élite, expert en explosif, en franchissement, en guérilla urbaine, en close combat, mais jamais plongeur (les unités qui manquaient pourtant le plus de volontaires. Normal) mais ce n’est pas le propos.

Radio amateurJ’allais donc recevoir l’insigne honneur d’une formation de graphiste avec, en opération sur le terrain, en plus des armes et du paquetage, le droit de trimballer un poste émetteur récepteur (kaki dehors, caca dedans) avec sa batterie qui pesait le poids d’un âne mort.

Mais, au fil de la formation, je suis devenu un as dans l’exercice, parlant et écrivant le morse couramment. Et comme les anciens, j’étais capable de recevoir un message, de le retranscrire et d’y répondre, sans interrompre la discussion philosophique avec les potes où il était question si je me souviens bien de la couleur supposée des sous-vêtements de la serveuse de l’auberge d’à côté.

Je me souviens de la salle de classe avec un sergent instructeur boutonneux, qui paradait devant une trentaine de prétendants aux communications hertziennes, nous enseignant le code et les procédures à coup de manipulateur. On devait répondre par le même moyen, la main posée sur son propre engin, comme agitée de la maladie de Parkinson.

Pour ajouter un peu de piment, j’avais découvert sous ma table des fils que j’avais dénudés. En les faisant se toucher, je faisais contact et tout le monde entendait un « bip » dans le casque. C’est ainsi que de ma main gauche cachée sous la table, regard angélique et concentré, il me suffisait de faire se toucher les fils pour ajouter des erreurs à la tirade du maître. Et plus encore parmi les messages des élèves. Un simple « bip » dans le message ou à la fin de celui-ci en changeait complètement le sens ce qui était à mourir de rire. Ce n’était pas l’avis de l’instructeur qui failli en devenir fou mais ne m’a jamais percé à jour…

Publié le Août 23, 2026

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