Débutants – Raymond Carver. Publié en 2010, c‘est le manuscrit original d’un des livres les plus célèbres de Raymond Carver, Parlez-moi d’amour, qui parut initialement aux États-Unis en 1981, après avoir été amputé de moitié par son éditeur. La publication de ce texte dans sa version intégrale constitue un événement de première grandeur.
Pour débuter…
Débutants de Raymond Carver est une œuvre particulière, car elle n’a pas été publiée du vivant de Carver. Le recueil What We Talk About When We Talk About Love avait été édité en 1981 par Gordon Lish, son éditeur, qui avait réduit les textes, parfois de moitié, pour accentuer le minimalisme et l’ellipse, devenus les marques de fabrique de Carver.
Après la mort de l’auteur, sa veuve, Tess Gallagher, a milité pour publier en 2010 les versions originales, non retouchées, des 17 nouvelles. Une écriture moins minimaliste et plus émotionnelle, montrant tout le talent de Carver pour explorer les tourments ordinaires et la fragilité des relations humaines. Débutants est donc la version brute, plus longue et plus descriptive, de ces histoires.
Ce contexte est essentiel pour comprendre l’œuvre. Débutants de Raymond Carver n’est pas un « nouveau » livre, mais une plongée dans le processus créatif, révélant ce que ses histoires étaient avant l’intervention éditoriale. Cela en fait un ouvrage à la fois littéraire et historique, qui intéresse autant les lecteurs passionnés de Carver que ceux qui s’interrogent sur le rôle de l’édition dans la littérature. Ceci permet en effet des comparaisons intéressantes pour les spécialistes et amateurs de Raymond Carver, dont je m’honore de faire partie…
Carver plonge dans l’intimité des existences abîmées, souvent marquées par la résignation et l’alcool, mais sans jamais tomber dans le pathos. L’auteur décrit des instants de vie dans des lieux banals : chambre, cuisine, jardin après un vide-grenier, autant de décors où les gestes, les silences, l’instant critique prennent une intensité singulière.
Souvent qualifié à tort de minimaliste, Carver dévoile dans Débutants une prose sobre, dépourvue d’artifice mais tout sauf froide – il y règne une tension qui explose et le plus souvent implose dans la banalité du quotidien. Chaque nouvelle laisse percer une sensibilité pudique, un regard perçant sur la solitude, la détresse, l’incommunicabilité : « la densité d’un moment, l’intensité d’un sentiment pris sur le vif »…
Pour le meilleur ou pour le pire ?
La publication de Débutants de Raymond Carver permet donc de comparer le texte original avec la version éditée, révélant combien Lish a taillé, gommé les émotions et transformé Carver en figure « carveresque », au style lapidaire et moderne. Une tension traverse l’histoire éditoriale : le texte amputé a propulsé Carver, mais l’original exprime davantage sa voix propre, plus proche de la détresse humaine, plus loquace.
Gordon Lish (Captain Fiction) a en effet, comme pour tous les autres recueils, pratiqué des coupes radicales et souvent spectaculaires sur les textes de Carver – parfois jusqu’à 78% du texte original pour certaines nouvelles comme Où sont-ils passés, tous ? et jusqu’à 80% pour Une petite douceur (A Small Good Thing), qui est alors devenue Le Bain (The Bath). Lish supprimait non seulement de longues descriptions ou digressions, mais également des passages de dialogues qui exprimaient l’empathie, la psychologie et l’espoir des personnages. Il change fréquemment titres et noms de personnages, réduit la narration à une ossature dialoguée, racle la chair narrative pour ne conserver que des dialogues elliptiques et des situations brutes, ce qui donne ce fameux style froid, moderne, et brutalement minimaliste.
Le style minimaliste associé à Carver est donc en grande partie le fruit du travail de Lish. Beaucoup de critiques voyaient d’ailleurs dans cette “chirurgie esthétique” l’avènement d’un nouveau courant littéraire américain. On lit souvent ici et là que Carver aurait souffert de cette emprise éditoriale : il aurait écrit à Lish pour demander d’annuler ou limiter la publication des versions coupées, redoutant la perte de son authenticité et la trahison de ses émotions. Il aurait même supplié Lish, dans certaine lettre rédigée à l’été 1980, de ne pas publier les versions massivement coupées qu’il « ne reconnaissait pas comme étant de lui-même » et parlait d’une « dose d’immortalité » mêlée de peur et de perte de son identité d’auteur.
« (…) Et maintenant, j’ai peur, je suis mort de peur, j’ai l’impression que, si le livre devait être publié sous sa forme révisée, je n’écrirais peut-être plus jamais une autre nouvelle, tant, j’ose le dire, certaines de ces nouvelles comptent dans le sentiment que j’ai d’avoir reconquis ma santé et mon bien-être mental. […] Même si elles sont plus proches d’œuvres d’art que les nouvelles originales, et que des gens les liront encore dans cinquante ans d’ici, elles n’en sont pas moins capables de causer ma mort, je suis sérieux, tant elles sont intimement liées à ma convalescence, ma guérison, ma récupération d’une certaine estime de moi-même, d’un sentiment de valeur en tant qu’auteur et être humain (…) »
Mais c’est faux ! En creusant un peu le sujet (ce que les journalistes propagandistes actuels feraient bien d’apprendre à faire au lieu de stupidement copier les dépêches d’agence ou de se recopier les uns les autres, sans fin) on s’aperçoit que la vérité est toute autre. En effet, Carver lui-même écrivait aussi :
« (…) je vous dois tout(…). Vous m’avez déjà offert une certaine dose d’immortalité. Vous avez amélioré un si grand nombre des nouvelles de ce recueil, tellement amélioré, par rapport à ce qu’elles étaient. (…) Pour le moment, bien des choses se rapportent à mon sevrage et à l’équilibre mental (fragile, je le vois) que je viens de retrouver, ainsi qu’à mon bien-être. Pour vous dire la vérité, c’est ma raison même qui est en jeu ici. Je ne veux pas en faire un mélodrame mais je suis revenu de la tombe pour me remettre à écrire des nouvelles. Comme je crois que vous devez le savoir, j’avais entièrement renoncé, jeté l’éponge, pour attendre avec impatience la mort, cette délivrance.(…) Ce petit machin à la fin de « Pie » (« A Serious Talk »), que vous avez ajouté, quand il quitte la maison avec le cendrier, c’est vraiment inspiré et merveilleux. Il y a plein de passages comme ça où le manuscrit est plus fort et plus clair et plus merveilleux que l’original. Mais je ne peux pas voir publier « Mr. Fixit » sous sa forme actuelle dans le recueil. (…) »
On reconnait ici la grandiloquence mélodramatique des auteurs, écorchés vifs en général, aggravée dans ce cas particulier par le sevrage alcoolique. De plus, le litige porte sur une nouvelle en particulier, qui devait être publiée simultanément dans un magazine et Carver ne voulait pas passer pour un imposteur, au vu des différences des deux textes… Rien à voir donc avec une quelconque mésentente sur le rewriting qui avait déjà porté ses fruits…
En somme, Gordon Lish n’a pas seulement édité les nouvelles de Carver : il a façonné leur sens, leur économie de langage et leur impact littéraire, redéfinissant l’auteur dans l’imaginaire collectif, à la frontière entre collaboration créatrice et appropriation stylistique. Pour le moins, il en était véritablement le coauteur. Les publications “amputées” restent celles qui ont rendu Carver célèbre et qui ont influencé toute une génération d’auteurs.
Une vie
Raymond Carver (de son nom complet Raymond Clevie Carver Jr.), est né le 25 mai 1938 à Clatskanie, dans l’Oregon (États-Unis), dans une famille ouvrière originaire d’Arkansas. Fils d’un ouvrier du bois alcoolique, Clevie Raymond Carver, et d’Ella Beatrice, une employée de maison, il est marqué dès l’enfance par un environnement modeste et instable, où la pêche et les récits familiaux jouent un rôle central. Carver épouse très jeune Maryann Burk en 1957, à 19 ans, et devient père de deux enfants, ce qui l’oblige à enchaîner les petits boulots précaires : cueilleur de tulipes, pompiste, nettoyeur d’hôpital ou gérant d’immeuble. Ces expériences inspireront profondément ses écrits, centrés sur la classe ouvrière américaine et ses luttes quotidiennes.
Passionné par l’écriture dès l’adolescence, Carver s’installe dans les années 60 à Sacramento, où il travaille comme gardien de nuit à l’hôpital Mercy pour financer ses nuits d’écriture. Sa première nouvelle, The Furious Seasons, paraît en 1961. Les années 1970 sont marquées par une grave crise personnelle : l’alcoolisme de Carver s’aggrave, détruisant son mariage (divorce en 1982) et sa carrière naissante. Malgré cela, il publie son premier recueil de nouvelles, Will You Please Be Quiet, Please? (1976), qui est finaliste du National Book Award, mais se vend mal (moins de 5 000 exemplaires). En 1977, Carver entre en cure de désintoxication et atteint la sobriété définitive, un tournant décisif. Il entame alors une relation avec la poétesse Tess Gallagher, qu’il épouse le 17 juin 1988, peu avant sa mort.
Sa carrière explose avec What We Talk About When We Talk About Love (1981), acclamé pour son style épuré et ses portraits réalistes de la solitude et des échecs relationnels. Surnommé « le Tchekov américain » ou « le père du minimalisme » (merci Gordon Lish), Carver enseigne la littérature à l’université de Californie à Santa Cruz, puis à Syracuse. En 1988, il est diagnostiqué d’un cancer du poumon, contre lequel il lutte jusqu’à sa mort le 2 août 1988, à Port Angeles, dans l’État de Washington, à l’âge de 50 ans. Ses principaux livres de nouvelles et de poésie, traduits en français (Editions de l’olivier, 10:18…) :
| Titre français | Titre original | Année |
|---|---|---|
| Débutants | Beginners (1981, version intégrale) | 2010 |
| Parlez-moi d’amour | What We Talk About When We Talk About Love | 1981/2010 |
| Tais-toi, je t’en prie | Will You Please Be Quiet, Please? (1976) | 1992 |
| Les vitamines du bonheur | Cathedral (1983) | 1984 |
| Les trois roses jaunes | Where I’m Calling From (1988) | 1989 |
| Qu’est-ce que vous voulez voir ? | – | 2010 |
| Neuf histoires et un poème | – | 1994 |
| Poésie | All of Us (The Collected Poems, 1996) | 2015 |
| Là où les eaux se mêlent | When Water Comes Together With Other Water (1985) | 1993 |
| La vitesse foudroyante du passé | Ultramarine (1986) | 2008 |
| N’en faites pas une histoire | No Heroics, Please (1991) | 1994/2012 |
| Les feux | Fires (1983) | 2010 |
Un film
On peut replonger dans l’univers de Raymond Carver avec Short Cuts, un film attachant, radicalement différent de ce qui était produit à Hollywood dans ces années là, réalisé par l’iconoclaste Robert Altman en 1993. L’histoire est basée sur plusieurs nouvelles de Carver et est magistralement interprétée par des comédiennes et comédiens dont certains deviendront célèbres…
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