Raymond Maufrais… Voici l’un des récits les plus poignants de l’histoire de l’exploration. En 1950, Maufrais a 23 ans lorsqu’il se lance seul et à pied dans la jungle guyanaise en direction des mythiques monts Tumuc-Humac alors inconnus. On ne le reverra plus. Un Indien découvrira par hasard ses carnets au bord d’une rivière. Ce mystère hantera toute une jeunesse éprise comme lui d’idéal, d’aventure et de liberté. Après sa disparition, son père le cherchera pendant 12 ans, durant tout le restant de sa vie.
Ces textes bruts mais tellement vrais m’ont profondément émus. Aussi me pardonnera-t-on pour cette fois de mélanger littérature, récits d’aventures et souvenirs tant ceux-ci me semblent imbriqués avec ma propre vie, déjà longue…
Le livre est paru dans la collection dirigée par notre ami Patrice Franceschi. Je me souviens d’ailleurs d’un déjeuner avec lui avant son départ pour les jungles de Nouvelle Guinée qu’il comptait parcourir pendant des mois en solitaire ; s’inquiétant auprès de moi de se charger ou non d’un canot gonflable de type « spéléo »…
Et aussi d’une sauterie dans ses terres bourguignonnes où l’évaporation alarmante des bouteilles de whisky confirmait l’hypothèse naissance du réchauffement climatique anthropique, mais ceci est une autre histoire…
Comme Raymond Maufrais l’écrira lui même, ses raids au Brésil et en Guyane n’étaient pas pour des « femmelettes » ! Façon de parler « sexiste » et outrancière bien sûr puisque j’ai connu beaucoup de « femmes d’aventure » qui faisaient largement le poids mais c’est pour dire… Ambiance :
« Je viens d’assister à l’ablation de la première phalange d’un Boni. – Dextérité de l’infirmier. – Deux piqûres de Novocaïne – ouverture en croix. On saisit l’os avec une pince, on serre fort, on arrache avec une légère torsion… L’os apparaît, noir… Du sang, beaucoup de sang – sulfamides pour plâtrer l’ouverture… et le malade, rajustant son calimbé, reprend la pagaie pour regagner seul son village… situé à une demi-journée de pirogue. Quant à moi, je suis pâle. Je ne peux supporter ces opérations qu‘ avec de nombreuses sorties au grand air… Cœur faible ?… Ça m’exaspère. J’essaie depuis longtemps de vaincre depuis que je m’en suis aperçu, assistant à une appendicite au Brésil… C’est dur, mais on y arrivera. Bon sang ! Je ne suis pas une femmelette ! »
Réminiscence encore, loin dans les atolls du nord des Maldives, à bord d’un dhoni en bois de coco… Quand nous avions dû, Didier et moi, recoudre l’avant bras de Véronique, tailladée jusqu’à l’os par des poissons chirurgiens. Nous nous souvenons tous des nuages de sang vert qui pulsaient sous l’eau au milieu des requins…
L’enfer vert
Raymond Maufrais est né à Toulon en 1926. Il participe à 18 ans aux combats de la Libération et part ensuite au Brésil se joindre à une expédition chez les Indiens Chavantes. Trois ans plus tard, en 1950, il disparaît en Guyane dans une odyssée sans retour.
Son objectif était de joindre à pied les sources du Maroni et celle de l’Oyapock, sur les contreforts des Tumuc Humac. Avec l’espoir secret de rencontrer des tribus indiennes non répertoriées ce qui était fort possible.
Ces territoires en grande partie inexplorés avaient fait l’objet de diverses tentatives et des tronçons étaient connus mais les cartes étaient imprécises voire complètement fausses.
Maufrais avait choisi l’une des routes aquatiques les plus difficiles : remonter d’abord la Mana vers l’intérieur de la Guyane puis piquer à l’est, en terres inconnues pour essayer de rejoindre l’Oyapock. Une très longue « marche d’approche » à cause de problèmes d’argent récurrents qu’il mentionne souvent dans son récit.
« Sahul, plus au sud de la Mana, deux magasins mal achalandés où deux boîtes de corned-beef coûtent un gramme d’or et le litre d’ alcool deux grammes; nous sommes au pays des mineurs. Ici, un nouveau monde, sans lois, sans billets de banque, sans recensement, d’une structure sociale simpliste : le curé deux fois par an, le gendarme une fois tous les deux ans, pas de maire, pas d’autorité, ni d’hôpital. L’infirmier passe au hasard, une fois tous les vingt mois. On se sent seul, isolé et, en fait, ici, que la maladie vous frappe et vous êtes un homme mort. Tout se vend au gramme d’or.»
Raymond Maufrais n’étais que le continuateur de quelques explorateurs des siècles passés à qui l’on doit la révélation de « l’enfer vert ». Et l’exploration de l’Amazonie brésilienne et guyanaise. Charles Marie de La Condamine (1701-1774), Henri Coudreau (fin XIXème), Jules Crevaux qui était officier de marine, le premier à explorer systématiquement les affluents amazoniens (Guaviare, Oyapock, Iça) entre 1877 et 1882.
Tous ces explorateurs ont laissé des livres que j’ai dévorés à l’occasion de la préparation de mes propres voyages. Ces carnets d’expédition décrivent une jungle fiévreuse, humide et mortelle, corrigeant leur mythe d’El Dorado et popularisant l’image hostile qu’on leur accorde aujourd’hui.
Raymond Maufrais : le raid
« Vers dix heures, nous franchissons au moteur et sans difficulté le Saut Dallès réputé comme mortel. De nombreuses personnes se sont noyées en essayant de le franchir. Il est long de deux à trois cents mètres, sans aucune dénivellation, mais pavé de roches énormes et immergées entre lesquelles l’eau se précipite et creuse de violents remous. »
Manque d’argent, tempérament dépressif, moments de déprime qu’il appelle « cafard », appareil photo Foca dans lequel les pellicules gonflées par l’humidité se coincent, bourrent : Maufrais vivait et finançait ses expéditions en étant reporter photographe pour le magazine « Sciences et Voyage« . C’est peu dire que je reconnais de nombreux points communs quand je me remémore les débuts de ma carrière…
« Départ aujourd’hui. Je me sens drôle. Hier soir, en regardant la brousse endormie, j’ai eu peur des jours à venir. – Ah ! cette peur qui, insidieusement, de temps à autre pénètre en moi et me fait réfléchir aux conséquences de ce que je vais entreprendre. Ce sera soit l’échec, c’est-à-dire : la mort, soit la réussite. Pas de demi-mesure ! Aller droit de l’avant et demeurer courageux ; surtout, oh ! mon Dieu, garder mon sang-froid en toute occasion et veiller au moral. »
Ah cette peur ! Si bien décrite. Nous la connaissons bien, nous autres explorateurs. Elle survient souvent avant l’expédition. Quand on la vit et la revit en rêves et en pensées, terrifiés parfois par notre propre audace. Cette peur qui disparait toujours au coeur de l’action, quand on réalise l’expédition « pour de vrai » mais pour au moins la deuxième fois, « en différé ». Quand on est plongé dans les difficultés du monde réel et non plus fantasmé. Quand le confort inquiet cède la place à la course en avant…
En Guyane, Maufrais décrit la chaleur tropicale accablante, pire encore quand le temps est lourd, gris, étouffant, entre deux averses d’eau chaude. En plein soleil, sur la rivière, il relève des 50 et même 60 ° C ! Voilà qui relativise les cartes météo cramoisies, tirant sur le noir, de notre France en été. Ces « températures record » et pourtant annuelles que de jeunes escrologistes « passionnés de climat » jettent en pâture aux « écolos-anxieux », à coup de réseaux sociaux et de promesses rédemptrices de « taxes carbone ». Chaleurs formidables relevées sans doute sur le bitume des villes, en plein soleil de midi ! Avant de regagner leurs officines de désinformation climatisées, leur devoir apocalyptique et anxiogène accompli…
« L’effort physique n’est rien : surmonter un moral défaillant, c’est mieux ! »
Son livre est également une ode a la nature sauvage. Avec tous ses excès et ses beautés aussi. En n’oubliant jamais que l’homme fait aussi partie de la nature mais qu’il ne la domine pas… Ceci résonne particulièrement aux actions de tous ces ignorants, élus locaux et gestionnaires d’espaces « naturels » qui prétendent « entretenir la nature » comme si elle avait besoin de nous ! Tout près de chez moi (à pied) nous avons dernièrement assisté, médusés, en plein Parc national des Calanques, à l’éradication de 700 arbres ! Pour « lutter contre de futurs incendies »… Exemple parmi d’autres hélas de la bêtise institutionnelle.
Notre regretté grand botaniste Francis Hallé écrivait et répétait à l’envi qu’on ne coupe pas un arbre ! Sa partie visible n’est rien par rapport à son système racinaire et son écosystème associé. Il disait aussi : « recréer une forêt primaire ? Facile : On plante des arbres et on leur fout la paix pendant 700 ans ! »
Non, la Nature n’a pas besoin de l’Homme et est d’autant plus belle qu’il s’en tient éloigné. Elle n’a pas besoin d’être « entretenue ». Seuls pensent le contraire les Gaïtollahs, hélicologistes et autres gestionnaires de petits squares, de « réserves » ou de parcs citadins étriqués à la mesure de leurs cerveaux limités. Et inutile de chercher à leur faire entendre raison : ils sont sourds ! Et souvent corrompus.
Ceux qui l’explore – la Nature, la vraie, le savent bien et je me souviens de tous ces pays que j’ai parcourus sur notre belle planète… Bialowiezka, la dernière forêt primaire d’Europe en Pologne, à la frontière russe, les pentes sans fins du Caucase près d’Erzurum en Turquie où nous poursuivions l’ours brun, l’Amazonie brésilienne ou Guyanaise, où j’ai plongé dans des rivières de chocolat, entre les piranhas et les anacondas, les jungles du Queensland en Australie où nous avons filmé des grottes rupestres racontant à l’ocre rouge la création de l’univers… A chaque fois c’était le choc de la nature vierge, immense, harmonieuse, celle où l’on ne fait que passer, éblouis, respectueux…
Pour tout dire et on l’aura compris, j’ai de plus en plus de mal à supporter ce monde occidental arrogant qui est pourtant en plein effondrement, humain, financier, de valeurs. Ce monde en déclin, de faux semblants et d’hypocrisie, qui ne produit plus rien, qui a peur de tout ; sans nuances et bipolarisé comme dans une garderie d’enfants. Ce monde pleutre et tremblant à la vue de son ombre qui veut pourtant « protéger les autres » à coup de « principes de précaution » totalitaires, d’interdictions omniprésentes et de directives administratives sur papier glacé… Je méprise profondément ce monde de veules bureaucrates et leur souhaite de seulement rêver comme j’aurais vécu. Les femmes et les hommes de terrain me comprendront !
La fin
Raymond Maufrais était épuisé, affamé, malade et sans doute était-il déjà délirant quand il décida de renoncer à une pirogue, un radeau pour tenter de parcourir pieds nus, en short, sans arme ni matériel de bivouac, les 75 km qui le séparaient encore de « Bienvenue » sur la Camopi. Une expérience presque mystique pour tenter la jonction entre le Maroni et l’Oyapock… Raymond Maufrais abandonna sur place une musette avec son matériel et ses carnets dont il était sûr qu’ils seraient retrouvés par un indien de passage. Ses derniers mots sont poignants :
« À bientôt parents chéris ! Confiance, je laisse ici ce cahier pour n’emporter qu’un petit carnet… Ce cahier est à vous, je l’ai écrit pensant à vous et je vous le remettrai bientôt. Je vous ai juré de revenir, je reviendrai, si Dieu le permet. »
Comment ne pas faire le parallèle encore une fois avec ces mots que je répétais à Véronique au départ de chacune de mes grandes explorations en plongée : « je reviens toujours » ?… Autant pour elle que pour moi…
Que lui est-il arrivé ? Perdu ? Mort de faim ? Mort de maladie ou de la mauvaise rencontre avec le jaguar, le caïman noir ou piqué par un serpent venimeux ? Fléché par des tribus indiennes encore inconnues ? Noyé dans les rapides ou par une crue subite ?
Toutes ces causes sont possibles et, pour tout dire, sont déjà arrivées. Je me souviens par exemple m’être égaré dans la jungle de Guyane, me croyant à tort à quelques minutes du layon principal que j’avais quitté. Littéralement noyé dans la démesure verte, enfoncé à mi mollet dans un marécage. Sans mon guide je ne m’en serais pas sorti !
Je me souviens aussi des longues soirées arrosées et enfumées chez quelque mécène du Club des Explorateurs où Joseph Grelier, le premier découvreur des sources de l’Orénoque, racontait de sa voix mélodramatique de chef d’expédition que « Survivre de la chasse là bas, en petit groupe est très difficile. Pour une troupe nombreuse, c’est impossible ! »
Les indiens hostiles… Anne-Sophie qui avait vécu dans une communauté indienne en Amazonie racontait aussi qu’un jour son village avait été attaqué par une autre tribu belliqueuse. Dans la fuite, elle avait reçu une flèche dans les reins, blessure dont elle se remit, heureusement.
La dysentrie (dhiarrées dues aux amibes), les « fièvres », la Malaria (même chose que le paludisme – ce que semblait ignorer dernièrement certains « fact checkers » du Ministère de la Vérité), toutes ces maladies qui règnent dans ces pays obligeait Maufrais, comme nous tous, à consommer de l’hydroxychloroquine en quantité, par prophylaxie plus que par soin ; dans certains pays, personne n’échappe au paludisme. Certaines régions de Bornéo que j’ai parcourues étaient réputées pour cela : héberger des moustiques vecteurs d’un type de paludisme incurable : il fallait apprendre à dormir dans le hamac sous la moustiquaire, en rentrant les coudes ! Toujours est-il que la fièvre et l’épuisement qui en résulte obère souvent les grandes traversées, favorise les mauvais choix, conduit aux erreurs fatales…
Que dire enfin de ces crues subites que rien n’annonce ? Ces fleuves d’argent où les niveaux varient d’un jour à l’autre, pouvant monter ou descendre de plusieurs mètres et qui transforment un rapide débonnaire en cataracte mortelle ? Ou rendant inaccessible une coupe récente ou un ancien chemin, plusieurs mètres au dessus du lit actuel ?
A la recherche de mon fils
Son père Edgar Maufrais avait promis à son fils de se lancer à sa recherche s’il ne revenait pas. Il y consacrera 12 années de sa vie, manquant de mourir lui aussi d’épuisement dans la forêt guyanaise.
On peut consulter le récit de son sauvetage dans les archives de la Défense, avec des photos à l’appui. Egalement écouter le podcast de la RTS consacré à cette quête sans fin.
Ci-dessous le compte rendu de la mission de secours, sans laquelle Edgard serait mort, tout comme son fils chéri qu’il cherchait sans relâche depuis sa disparition.
« Dans la forêt il n’y a rien, rien, aucun espoir si l’on se perd. »
La France amérindienne
J’ai une petite expérience de la Guyane française puisque nous y avons réalisé deux films avec Thierry Robert, produits par BCI pour France 3. Nous étions partis de l’embouchure de l’Oyapock jusqu’à Camopi, sur la route des Tumuc Humac. J’ai même plongé au pied des « sauts » sur l’Oyapock, une aventure que j’ai racontée ici.
J’ai adoré ce pays. La luxuriance invraisemblable de la vie qui se développe partout, presque « à vue d’oeil ». La faune sous-marine improbable constituée de raies venimeuses, de piranhas, d’énorme poissons-tigres et de poissons chats aux couleurs fluos. J’ai mangé du serpent, des iguanes, des aras, du silure, du pécari, de l’agouti, gouté des fruits étranges…
J’ai éprouvé la dureté des lieux aussi : terrains marécageux presque impraticables, perte d’orientation totale et très rapide, serpents venimeux, mygales plus grandes que la main, arbres couverts d’épines acérées, plantes tranchantes comme des rasoirs, graines empoisonnées, fourmis, mouches urticantes et moustiques omniprésents… Niveau des eaux changeant parfois de plusieurs mètres chaque jour transformant un simple obstacle sur la rivière en cascade mortelle. Température écrasante, pluies constantes et soleil implacable : Comment ne pas comprendre ce qu’a vécu Maufrais ?
Sources d’inspiration
Les aventures en jungle ont inspirées beaucoup de romanciers, de réalisateurs surtout à la lumière des drames dont elles ont été le terrain. « The lost city of Z » est un de ces films récents. Contrairement à ce que son titre peut laisser paraitre, ce film produit par Brad Pitt est bel et bien doublé en français. Il raconte l’histoire vraie de l’explorateur anglais, qui disparut (bien avant Maufrais) dans les jungles d’Amazonie, à la recherche d’une mythique cité perdue et qu’on ne retrouva jamais. Percy Harrison Fawcett était en effet obsédé par son idée de l’existence d’une cité perdue en Amazonie, souvent surnommée la cité «Z».
C’est un film attachant, réalisé en technique traditionnelle, sans « fond vert » ni VFX ni 3D, qui rappelle un peu les productions de Werner Herzog, Agirre et la colère de Dieu, Fitzcarraldo… et qui ravira les passionnés d’aventure. Avec, dans la bande originale, de larges extraits de Daphnis et Chloé de Maurice Ravel et du Sacre du printemps d’Igor Stravinsky. Que du bon goût on vous dit !
L’Amazonie profonde a servi aussi d’inspiration partielle au personnage d’Indiana Jones dans « Les aventuriers de l’arche perdue » de Steven Spielberg… Et même à Hergé dans « l’Oreille cassée » mettant en planches l’explorateur anglais Ridgewell (Fawcett) disparu en Amazonie et vivant parmi les indiens Arumbayas…
Au passage, Hergé a mis en scène dans le même album le marchand d’armes Basil Bazaroff qui représente la « Vicking Arms Company Limited » et vend les mêmes armes aux deux camps rivaux, le San Theodoros et le Nuevo Rico, pour alimenter leur guerre frontalière autour du pétrole. Dans la réalité, il s’agissait de : Basil Zaharoff, un vrai trafiquant d’armes du début du XXème siècle, président de la Vickers-Armstrongs et connu pour vendre aux deux belligérants !
Il se trouve que l’amie écrivain Jennifer Richard en a fait également sa sulfureuse biographie dans Le diable parle toutes les langues paru chez Albin Michel. Le monde est petit ! 🙂
- © Les aventures de Tintin « L’Oreille cassée » | Ridgewell
- © Les aventures de Tintin « L’Oreille cassée » | Basil Bazaroff



















0 commentaires