Werner Herzog – Mémoires.

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Werner Herzog – Mémoires. Chacun pour soi et Dieu contre tous. Voilà un des derniers livres de Werner Herzog et non des moindres : son autobiographie. On y découvre la richesse du personnage, tour à tour documentariste, réalisateur de superproductions, acteur, auteur (ses films et ses livres) et même metteur en scène d’opéras. Mais aussi aventurier, alpiniste, marcheur…

Un destin extraordinaire

Werner Herzog - Mémoires.J’aime beaucoup de travail de Werner Herzog en tant que réalisateur. Ses documentaires en particulier ont à mes yeux une saveur rare et « extraordinaire ». Au point que lors des tournages de notre série « Carnets d’Expédition« , j’avais demandé à mes réalisateurs de s’en inspirer. Mais nous n’y sommes pas parvenus : le style était décidément trop personnel.

Dans ces mémoires sorties chez Seguier en 2024, Herzog remonte le fil d’une vie faite de tournages extrêmes, d’obstination et de visions quasi mythiques : Aguirre, Fitzcarraldo, Klaus Kinski, l’après-guerre allemand, les frôlements de la mort, l’amitié avec Bruce Chatwin, jusqu’aux marges les plus aventureuses de son imaginaire. Le livre mêle souvenir, autoportrait et prose narrative, avec une voix qui préfère l’élan du récit à la stricte chronologie.

C’est puissamment original et inclassable, tout comme ses films. C’est un autoportrait de l’excès, écrit comme on avance dans une jungle de légende, avec la conviction que la réalité, chez Herzog, doit toujours être poussée jusqu’au bord du vertige. Avec beaucoup de révélations qui vous étonneront…

Je n’ai que peu d’amis. Au fond de moi, j’appartiens plutôt à la catégorie des solitaires.

Vers la fin du livre (la confession ?), la rédaction est plus succinte et prend parfois la forme d’un interrogatoire de police, non moins intéressant d’ailleurs. On sent bien que le récit à été repris et terminé à partir de notes (le livre a stagné pendant 20 ans avant qu’il ne soit enfin achevé et publié sous l’impulsion de sa dernière épouse Lena).

Ainsi un chapitre passionnant intitulé « En suspens » à propos des films qu’ils voulaient tourner (et qui ne verront jamais le jour). L’occasion de mesurer la richesse de son inspiration et de ses centres d’intérêts. Comme tous les grands créateurs, Herzog est foisonnant et beaucoup de ses ébauches resteront sans suite.

Pour de vrai

L’auteur le reconnait, il a parfois dans ses films composé avec la réalité à laquelle d’ailleurs il conteste tout existence. «J’ai créé pour une telle démarche le concept de vérité extatique. Il faudrait un ouvrage entier pour l’expliciter».

Ceci par opposition au « cinéma vérité » qui était très en vogue et auquel il règle son compte rapidement : « Le cinéma-vérité était une idée des années soixante du siècle dernier, je qualifie ses adeptes actuels d’« experts-comptables de la vérité » – ce qui m’a valu de furieuses attaques de la part de certains. Ma réponse à ces indignés a été : « Bonne année à vous, minables.  »

André Gide a écrit : « Je modifie les faits de façon qu’ils ressemblent plus à la vérité qu’à la réalité. »

Folie ordinaire

Les passages sur Klaus Kinsky (un ami d’enfance) avec lequel il a tourné 4 films, m’ont arraché des larmes de rire. Il se trouve que je connaissais un peu l’animal, ayant réalisé un reportage sur lui alors qu’il tournait un long métrage au Zimbabwe. Acteur d’un certain renom, père de Nastassia Kinsky avec qui il a eu des relations incestueuses ainsi qu’avec son autre fille Pola, le type était surtout fou à lier et souvent violent. Le photographe « people » qui était passé avant moi s’était battu à coups de poings et de mon côté ce n’était pas passé loin. J’avais même un jour quitté le tournage et c’est Kinsky lui-même qui était venu me rechercher, suppliant, à l’aéroport ! Ce n’est pas le lieu ici de vous raconter tout ce qui s’est passé au Zimbabwe mais je le ferais un jour.

Dans le livre on apprend un peu de ses relations houleuses (pour le moins) avec Werner Herzog. Sur les tournages de Agirre, la colère de Dieu et de Fitzcarraldo et plus encore dans Cobra Verde ces scènes sont assez édifiantes du comportement du personnage…

À cette époque, l’acteur avait des côtés démoniaques, était pris de folie.

Herzog raconte : « Je suis sorti de mes gonds et je me suis fait peur une seule fois, lorsque Kinski, deux semaines avant la fin du tournage d’Aguirre, fit son paquetage et le chargea sur un bateau – ce qui était inadmissible étant donné que nous travaillions à un projet qui dépassait largement nos petites personnes –, je menaçai de l’abattre. Je n’étais pas armé, j’avais les mains vides et je m’exprimais calmement, mais Kinski comprit que ce n’était pas une menace en l’air. Je lui avais déjà confisqué sa Winchester, avec laquelle il tirait parfois tous azimuts. C’était tolérable dans la jungle, il prétendait pouvoir ainsi se défendre courageusement des attaques de jaguars et de serpents venimeux. Mais un soir, après la fin du tournage, alors qu’une trentaine de figurants jouaient encore aux cartes dans une hutte en buvant de l’aguardiente, Kinski fut pris d’un accès de rage à cause de lointains éclats de rire qui parvenaient jusqu’à sa hutte à lui, juchée en haut de la colline, et le dérangeaient. Il tira trois coups à l’aveugle en direction de la hutte des figurants et les balles en transpercèrent les parois de bambou comme si elles étaient en papier »…

Ses films

« Les nains aussi ont commencé petits » : il fallait oser ! Voilà résumé toute l’impertinence, parfois la cruauté du personnage qu’on qualifierait à tort de froid et d’indifférent. C’est tout le contraire.

  • 1968 : Signes de vie.
  • 1970 : Les nains aussi ont commencé petits.
  • 1972 : Aguirre, la colère de Dieu.
  • 1974 : L’Énigme de Kaspar Hauser.
  • 1976 : Cœur de verre.
  • 1977 : La Ballade de Bruno.
  • 1979 : Nosferatu, fantôme de la nuit.
  • 1979 : Woyzeck.
  • 1982 : Fitzcarraldo.
  • 1984 : Where the Green Ants Dream.
  • 1987 : Cobra Verde.
  • 1991 : Scream of Stone.
  • 1997 : Petit Dieter doit voler.
  • 1999 : Ennemis intimes.
  • 2001 : Invincible.
  • 2005 : Grizzly Man.
  • 2007 : Rencontres au bout du monde.
  • 2009 : Bad Lieutenant : Escale à La Nouvelle-Orléans.
  • 2010 : La Grotte des rêves perdus.
  • 2016 : Into the Inferno.
  • 2019 : Family Romance, LLC.
  • 2020 : Fireball: Visitors from Darker Worlds.
  • 2022 : The Fire Within: A Requiem for Katia and Maurice Krafft.

 

Y aurait-il des images qui sommeillent en nous et que seule une quelconque impulsion peut faire émerger de leur somnolence ?

 

Ses livres

Parmi ceux traduits en français :

  • Sur le chemin des glaces.
  • Fitzcarraldo, Nosferatu, Stroszek.
  • Cobra Verde.
  • Conquête de l’inutile.
  • Le Crépuscule du monde.
  • Chacun pour soi et Dieu contre tous. Mémoires.
  • Munich-Paris du 23-11 au 14-12-1974.
  • Manuel de survie.
  • L’Avenir de la vérité.

 

 Je m’efforce d’imaginer un monde où les livres comme celui-ci auraient disparu. Cela fait des décennies que ce phénomène est en expansion, au point que même les étudiants des universités ne lisent plus guère. Cette tendance s’est renforcée avec l’apparition des textes brefs sur Twitter, des services de messagerie et des vidéos courtes. À quoi ressemblera un monde dans lequel on ne parlera plus qu’un petit nombre de langues.

 

Publié le Août 5, 2026

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