Impressions de voyage – 15 jours au Sinaï. Dans cet ouvrage singulier, Alexandre Dumas nous entraîne dans une Égypte de chaleur, de poussière et de mirages, où le voyage devient moins une simple traversée qu’une épreuve initiatique. Le récit s’ouvre sur l’arrivée en terre orientale, puis sur l’itinéraire mouvementé qui mène d’Alexandrie au Caire, avant l’envol final vers le désert et le Sinaï.
Moins connus que ses grands romans, les souvenirs de voyages d’Alexandre Dumas n’en sont pas moins passionnants. Au proche Orient, en Italie, en Asie, en Europe centrale, ou comme ici en Égypte… Tout y est mouvement, surprise, contraste : les villes bruissent de vie, les paysages se font âpres, les nuits s’allongent sous un ciel immense.
Dumas observe avec gourmandise les scènes du quotidien, les coutumes, les visages, les gestes, mais il sait aussi faire surgir, au détour d’une description, l’humour du conteur et l’éclat du fabuliste.
Le désert, avec ses hyènes, ses chacals, ses chemins semés d’ossements, impose sa loi de silence et de menace ; pourtant, l’écrivain y trouve une matière d’émerveillement presque joyeuse et ses « Impressions de voyage au Sinaï » sont un régal.
À travers les bains du Caire, les haltes de caravane, les rencontres et les fatigues, le voyage prend une valeur symbolique : il éprouve les corps, aiguise le regard, déplace l’imagination. Plus qu’un carnet d’itinéraire, le livre est une célébration du monde vu par un esprit libre, capable de transformer l’exotisme en littérature et l’aventure en plaisir de lecture.
- Adrien Dauzats. Passage des Portes de fer en Algérie-1839
- Pyramide de Cheops-Adrien Dauzats
…C’était le dernier adieu de l’empire des Pharaons, le dernier soupir de cette mystérieuse Égypte, qui bientôt ne domina plus la mer que d’un mince filet de verdure semblable à un serpent marin, et, quand vint le soir, disparut dans un ciel de pourpre et d’or. Nos yeux furent tournés vers ce point étincelant jusqu’à ce que le voile de la nuit, en descendant, eût rendu tous les horizons semblables…
Imposture ou « mise en livre » ?
Quelle ne fut ma alors ma surprise de découvrir, après ma lecture, qu’Alexandre Dumas n’avait jamais mis les pieds sur les terres qu’il décrivait avec tant de talent ! Certains critiques rapportent même que ce récit – Impressions de voyage au Sinaï – aurait été entièrement rédigé à Paris. Pourtant Dumas a voyagé en Afrique du Nord à la fin de 1846, et d’autres sources rattachent ce texte à une autre de ses missions liée à l’Égypte en 1830. Réminiscences ?
En fait, ce récit a été écrit et publié en 1829 d’après les notes d’Adrien Dauzats, un grand peintre romantique orientaliste (1804-1868). Ses contemporains Victor Hugo, Théophile Gautier, Prosper Mérimée et Eugène Delacroix lui ont témoigné leur admiration. Alexandre Dumas, entretint une longue correspondance avec lui de 1834 à 1851 et le cite à plusieurs reprises dans ses romans (Le comte de Monte-Cristo, Le capitaine Pamphile…).
De toute façon il existe bien d’autres collaborations célèbres chez Dumas, notamment avec Auguste Maquet. On sait qu’il était souvent un « metteur en livre » à la manière d’un réalisateur de cinéma, mais en faisant bénéficier les textes bruts de son humour et de son sens inégalé de la mise en scène.
…L’unique sujet d’inquiétude qui me restât était la bosse démesurée de ces malheureux dromadaires, sur laquelle, privé d’étriers surtout, je ne voyais aucune raison pour rester plus de cinq minutes ; enfin, je m’endormis dans la confiance que Dieu est grand et miséricordieux…
La campagne napoléonienne
C’est une lecture très divertissante en raison de l’humour de l’auteur à chaque paragraphe et de ses envolées lyriques : on vit littéralement le voyage, même si l’auteur ne l’a pas fait, ce qui rend l’exercice encore plus extraordinaire !
Sautant du coq à l’âne, on passe des bains et des masseurs (désopilants passages) aux dromadaires et aux méharées mortelles dans le désert, et même à une relation de la campagne de Napoléon sur ces terres. On apprend comment le général Kléber a été assassiné au Caire en juin 1800 par un étudiant syrien nommé Souleymane el-Halaby. Après le procès du meurtrier, son exécution ultérieure à la « mode locale » vous laissera d’ailleurs un souvenir… cuisant.
Les Croisades
Sans doute pour faire volume, Dumas nous entraîne ensuite à l’époque des Croisades, racontant l’histoire sanglante de tous ces « bons catholiques » envoyés en Terre Sainte et dans tout le Moyen Orient pour « casser du musulman ». D’autres impressions de voyage souvent sans retour. C’est épique, haletant et, comme moi j’en suis sûr, vous transpirerez sous les armures, les côtes de mailles et les heaumes, vous manierez l’épée sur vos fiers destriers, pourfendant les hordes ennemies des « infidèles » sous les étendards de la chevalerie.
Et vos oreilles résonneront encore longtemps de tous ces patronymes « de souche » : Baudouin de Boulogne, Raymond de Toulouse, Hughes de Payens, Robert Courteheuse, Etienne de Blois…
Sans oublier les ruses et autres morceaux de bravoure des combattants arabes face aux « mécréants » qu’ils considéraient à juste titre comme des envahisseurs.
Pour résumer : voilà un ouvrage érudit où l’on apprend plein de choses et en même temps léger, se lisant d’une traite. Les descriptions sont si justes qu’on s’y croirait. Ayant roulé ma bosse et celles des dromadaires plusieurs fois dans ces différents endroits, je confirme que Dumas y était ! Au moins sa plume…



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