Rachmaninoff : Voilà un nom qui résonne dans l’âme de tout mélomane ; un peu mystérieux, virtuose, romantique… Il est impossible de ne pas se souvenir de quelques accents de son deuxième concerto pour piano, dès qu’on l’a entendu pour la première fois.
Rachmaninoff
Sergueï Rachmaninoff est l’un des plus grands compositeurs russes romantiques du tournant des XIXème et XXème siècles. Pianiste virtuose, chef d’orchestre et compositeur, il a laissé une œuvre marquée par la mélancolie, l’ampleur mélodique et une intensité émotionnelle très personnelle.
Né en 1873 dans l’Empire russe et mort en 1943 aux États-Unis, il traverse une époque de bouleversements historiques qui façonne profondément sa trajectoire artistique. Sa carrière est aussi celle d’un musicien partagé entre la scène et la création, entre le succès public et l’exigence intérieure du compositeur. Et la dépression. Omniprésente…
Rachmaninoff entre très tôt dans l’enseignement musical et se forme dans les grands conservatoires russes, notamment à Moscou. Il y développe une technique pianistique exceptionnelle, mais aussi un sens aigu de l’écriture pour clavier et de l’orchestre. Son entourage artistique, avec des figures comme Taneïev, Arenski et l’héritage de Tchaïkovski, joue un rôle important dans la construction de son langage musical. Très jeune, il s’impose comme un talent hors norme. Son opéra Aleko et son Prélude en ut dièse mineur attirent rapidement l’attention, annonçant une carrière de compositeur déjà singulière.
Après la révolution russe, Rachmaninoff quitte son pays en 1918 et ne reviendra jamais y vivre. Contraint de reconstruire sa vie en Occident, il devient surtout pianiste de concert, ce qui réduit son temps de composition. Malgré cela, il continue d’écrire des œuvres importantes, souvent dans des lieux de retraite propices au calme et à la concentration.
Sa dernière grande œuvre, les Danses symphoniques, date de la fin de sa vie et résume son univers : Nostalgie, énergie rythmique, et une couleur harmonique très reconnaissable. Il meurt en 1943 en Californie, laissant l’image d’un artiste à la fois moderne et profondément attaché à l’héritage romantique.
L’empan
C’est lors des cours de piano matinaux avec mon père que celui-ci me révéla pour la première fois la notion « d’empan » c’est à dire les touches les plus éloignées du piano qu’on puisse atteindre simultanément avec le pouce et le petit doigt. Un écartèlement douloureux qui me permettait tout juste de frapper l’octave, c’est à dire huit tons, entre le do et le do supérieur. Et tandis que je peinais dans l’apprentissage du « petit nègre » (pièce que Claude Debussy avait écrite justement pour l’empan des enfants) je prenais conscience que la main du pianiste grandit avec l’âge et que les accords si difficiles à plaquer aujourd’hui seraient demain un « jeu d’enfant ». De même pour les pièces du recueil « Children’s corner » qu’il avait écrite entre 1906 et 1908 pour sa fille Claude-Emma « Chouchou ». Ainsi en était-il de « Docteur Gradus ad Parnassum » dont les envolées mélodiques m’enchantaient tout comme m’impressionnaient les attelages de croches montantes et descendantes de la partition…
L’extension maximale des mains d’un pianiste, c’est-à-dire la distance entre les deux points les plus éloignés que ses mains peuvent atteindre sans bouger, est en moyenne de 22,8 cm. De quoi atteindre neuf touches blanches et de jouer confortablement un do, par exemple, en même temps qu’un ré, neuf notes plus haut. En forçant un peu, il pourrait atteindre une dixième touche, mais cela exigerait un effort considérable et ne serait probablement pas possible de manière prolongée.
Sergeï Rachmaninoff (et Franz Liszt) étaient quand à eux capables de couvrir confortablement un intervalle maximal de 12 notes avec un empan d’environ 26 à 27 centimètres. Compositeurs eux-même et virtuoses du clavier ils étaient conduits sans le vouloir vraiment à créer des oeuvres « extrêmes » considérées encore aujourd’hui comme les plus difficiles à jouer du répertoire.
L’envergure de Rachmaninoff atteignait ainsi facilement douze touches (l’intervalle entre le do central et le sol aigu), soit 304 mm, un atout considérable pour l’interprétation de pièces exigeant des sauts d’accords importants en un temps très court. La taille de ses mains était peut-être même une manifestation du syndrome de Marfan, leur taille et leur finesse étant caractéristiques de l’arachnodactylie.
Pourquoi Rachmaninoff compte-t-il encore aujourd’hui ?
Rachmaninoff reste populaire parce que sa musique parle immédiatement à l’oreille, sans renoncer à la complexité. Son art conjugue virtuosité, mélodie ample et émotion retenue, ce qui le rend accessible au grand public tout en restant exigeant pour les interprètes. Son cas est intéressant pour montrer qu’un compositeur peut être à la fois célébré comme pianiste virtuose mais parfois sous-estimé comme créateur, alors que son œuvre constitue précisément le cœur de son héritage. Voici, à mon sens, son chef d’oeuvre, le concerto N°2 pour piano et orchestre :
Je trouve que cette version de la pianiste Khatia Buniatishvili est l’une des meilleures jamais jouée mais la vidéo Youtube est entrelardée de pubs insupportables et totalement indécentes dans ce contexte. Coupures aléatoires et en plein au milieu des lignes mélodiques, sans aucun goût musical ni même intelligence. Les gens qui diffusent ces vidéos sont des porcs ! Ils semblent n’exister que pour et grâce à la pub… Quoiqu’aux dernières nouvelles, les « bloqueurs de pub » fonctionnent de nouveau pour éradiquer ce fléau. Sur ordinateur de bureau (votre téléphone, vous pouvez le noyer…)
Les versions de Lang Lang et de Yuja Wang sont excellentes aussi. Mais comment ne pas citer le concert mythique donné en 1929 par Rachmaninoff lui même, dirigé par Stokowski ?
La grande dépression
Que serait Sergeï Rachmaninoff sans sa dépression ? On dirait que dans certains milieux c’est presque un mal nécessaire. Comme si ces artistes avaient compris de l’existence quelque-chose de plus que les « bienheureux » et autres « Bisounours ». Les « normies » comme on les appelle parfois… Rachmaninoff souffrait de cette maladie mal nommée (spasmophilie, tétanie, langueur, mélancolie, apathie, atonie…) qu’à l’époque on ne soignait pas : « des sanatoriums, du repos, l’air de la mer ou de la montagne, l’élixir parégorique (opium) ou le gardenal pour s’abrutir »…
Sa première symphonie avait été un échec cuisant et fut ainsi suivie d’une longue dépression, avant qu’il ne retrouve enfin l’inspiration avec le deuxième concerto pour piano, peut-être son chef d’oeuvre. En fait, la musique était l’expression même de sa dépression… Ce concerto est devenu l’une de ses œuvres les plus célèbres et symbolise sa renaissance. À partir de là, Rachmaninoff composera plusieurs pages majeures qui consolideront sa réputation internationale.
Quand à tous les artistes célèbres qui souffrent ou ont souffert de dépression, la liste est longue. Que ce soit dans la « variété » avec Florence Foresti, Annie Duperrey, Stromae, Lady Gaga, Jim Carrey, Muriel Robin, Marc Lavoine, Britney Spears, J.K. Rowling…
Ou parmi les musiciens : Robert Schuman, connu pour de graves troubles psychiques et une fin de vie en institution, Gustav Mahler, souvent cité pour ses œuvres tardives d’une grande mélancolie, liées à une vie personnelle très éprouvante, Dmitri Chostakovitch, fréquemment évoqué pour une expression musicale marquée par l’angoisse, la peur et la tristesse, Franz Schubert : Sa vie courte, ses difficultés et le ton de beaucoup de ses œuvres nourrissent cette image de compositeur profondément sombre, Jean Sibelius, ses dernières années sont décrites comme plus retirées et déprimées, Hector Berlioz : Sa vie tumultueuse et ses excès ont souvent été rapprochés d’une fragilité dépressive, Erik Satie enfin, personnalité instable et solitaire, régulièrement évoquée dans les listes de compositeurs au tempérament sombre.
Du côté des peintres il faut citer Vincent van Gogh, Edvard Munch, Gustave Courbet, Jackson Pollock, Jean-Michel Basquiat, Amedeo Modigliani, Bernard Buffet, Nicolas de Staël, Georgia O’Keeffe, Caravage…
Les écrivains ne sont pas en reste avec Gérard de Nerval, Virginia Woolf, Léon Tolstoï, Franz Kafka, Edgar Allan Poe, Charles Baudelaire, François-René de Chateaubriand, Johann Wolfgang von Goethe, Françoise Sagan, Ernest Hemingway…
Oui, il semble bien que le talent soit indissociable de cette terrible maladie : c’est… déprimant !


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