Tiret cadratin : faut-il tirer un trait dessus ?

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Vous avez forcément déjà vu ça. Un texte qui aligne des listes à puces, des paragraphes courts, une seule idée par paragraphe… et partout, ce fameux tiret cadratin ( — ) qui débarque là où on attendrait un « deux-points », une virgule, des parenthèses ou même un simple tiret court.

On le reconnaît au premier coup d’œil. C’est devenu la signature invisible de l’IA. Un tic d’écriture qui révèle un texte synthétique aussi sûrement qu’une faute d’orthographe trahirait le débutant. C’est particulièrement vrai dans cette déferlante de « romans » écrits en particulier par Chat GPT en quelques minutes. Il y a même maintenant une touche dédiée du clavier (!) pour appeler l’IA. Il est vrai que c’est tellement magique que les novices (en particulier ceux qui ont toujours massacré la ponctuation) n’y prennent pas garde, sans même parler d’y remédier.

Résultat : des textes insipides, des enfilades de portes ouvertes où ne se cache même plus Monsieur de La Palice. Et des « romans » illisibles et qui ne laissent aucun souvenir. Ce n’est qu’un « bruit sourd »… Mais pourquoi ? Pourquoi les IA sont-elles si accrochées à ce signe typographique ? Et pourquoi est-il si difficile de leur demander de les remplacer par d’autres caractères ? Avec Gemini il faut multiplier les règles (les « Gems ») et s’y reprendre à plusieurs fois. Avec Hermes, nous avons du carrément édicter une règle qui repasse sur le texte « final » pour traquer tous ces cadratins qui ressurgissent à tous moments comme les hydres de la légende.

Que fait La Palice ? – j’étais obligé…

L’histoire des tirets (et au-delà…)

Avant d’accuser les machines, rappelons les règles. La langue française distingue plusieurs tirets :

Le trait d’union (-) : le plus petit. Il lie les mots entre eux (au-delà, arc-en-ciel, dit-on, belle-mère). Tout le monde le connaît, tout le monde l’utilise. Et on ne dit pas « tiret » mais trait d’union !

Le tiret moyen ou demi-cadratin : un peu plus long. Il sert à encadrer les incises, à séparer des intervalles de temps (1990-2000), ou à introduire une énumération verticale. Il est souvent remplacé à tort par le cadratin.

Le tiret cadratin ( — ) : le plus long. Son usage en typographie française est exclusivement réservé aux dialogues, pour indiquer un changement d’interlocuteur.

— Tu viens ?
— Non, je reste.

C’est tout. Pas pour les listes, pas pour les incises, pas pour les apartés. Juste pour les dialogues.

Notons aussi Le trait de soulignement (_) ou « trait du bas » : celui qui s’écrit en bas de la ligne, bénéficie de sa propre touche sur le clavier (c’est le trait du haut !), et sert en informatique. Aucun usage typographique en français. Illisible mais reconnaissable immédiatement : les noms de fichiers ou les lignes de codes en sont pleins ! Histoire de rendre ces derniers encore plus illisibles s’il en était besoin. « Pour ne pas confondre avec du texte » disent-ils (ben voyons)…

Ces tirets sont tellement rares et mal employés qu’ils n’apparaissent pas au clavier : il faut utiliser des raccourcis et autres combinaisons de touches (en plus du demi milliard que vous avez déjà mémorisés pour l’utilisation de vos logiciels courants). Avec un coup de trompette spécial pour Blender : certaines commandes n’existent que par des raccourcis et n’ont pas d’équivalent dans les menus ! Mais revenons à nos « tirets » : Pour les insérer, « il suffit » de taper (sur Mac) : 

Tiret cadratin ( — ) : Opt + Maj + (touche des tirets en haut à droite)

Demi-cadratin ( – ) : Opt + (touche des tirets en haut à droite)

Sous Windows c’est encore plus drôle (et clair. C’est vrai quoi !) :

Tiret cadratin ( — ) : Alt + 0151 (au pavé numérique). Si vous n’avez pas de pavé numérique : démerdez-vous !

Demi-cadratin ( – ) : Alt + 0150 (toujours au « pavé numérique »). Pour Linux, je vous passe le pensum. A vous de jouer avec le demi cadratin puisque vous y tenez ! y’en a qu’ont essayé…  Vous noterez au passage qu’on travaille « sur » Mac mais « sous » Windows ». Question de joug. Non, rien…

Pourquoi les IA en abusent

La réponse se trouve dans les données d’entraînement. Les modèles de langage sont nourris avec des corpus gigantesques : romans, articles, pages web, forums. Dans les romans, le tiret cadratin est omniprésent, il structure les dialogues. Le modèle apprend donc que le cadratin est un séparateur « noble », « littéraire », « élégant ». Sauf qu’en typographie française, il ne l’est pas. C’est un signe de dialogue, pas de ponctuation courante.

À force de voir des millions de dialogues avec des tirets cadratins, le modèle généralise : il colle un cadratin partout où il veut marquer une pause, une énumération, une opposition. Et ça donne ces textes synthétiques reconnaissables entre mille. Problème supplémentaire : les règles anglaises (langage qui domine la planète, souvenez-vous) sont différentes.

En anglais, le em dash ( — ) s’utilise couramment pour marquer les incises, les changements de ton, les apartés. Il est parfaitement légitime. Et comme une part énorme des données d’entraînement est en anglais… le modèle importe ces règles dans le français. Au passage, la gestion des espaces diffère : en anglais, pas d’espace autour du tiret. En français, on met des espaces insécables avant et après les signes doubles ( ; : ! ? ). Les IA se trompent aussi souvent là-dessus.

Tiret cadratin : peut-on corriger le tir ?

Oui. Mais ça demande un travail conscient et minutieux pour les longs textes.

Côté IA : les prompts doivent être explicites. « N’utilise pas de tirets cadratins. Remplace-les par des virgules, des deux-points ou des parenthèses selon le contexte. » Certains modèles retiennent mieux cette instruction que d’autres.

Côté humain : une relecture rapide suffit. Un coup d’œil et les tirets cadratins sautent aux yeux. On les remplace, on ajuste, et le texte redevient naturel.

Côté utilisateur : certains outils permettent de configurer des règles de style. Une règle absolue est à mentionner dans le fichier de configuration : « Jamais de tiret cadratin. Jamais. » Ça ne marche pas à tous les coups, mais ça réduit considérablement le nombre de corrections.

D’où vient le nom « cadratin » ?

Tiret cadratin : GutembergLe terme vient de l’imprimerie au plomb, celle de Gutenberg (1450, Mayence). À l’époque, les caractères sont des parallélépipèdes de plomb qui ont été fondus (c’est pourquoi on les a appelé des « fontes), chacun portant un relief de lettre à son extrémité. Ils sont rangés dans un composeur en bois avec des « cases » et assemblés ligne par ligne.

Le typographe dispose de blancs : des morceaux de plomb sans relief, de différentes épaisseurs, qui servent à créer les espaces entre les mots. Ces blancs sont fabriqués par les fondeurs de caractères, des ateliers spécialisés comme ceux de la fonderie Deberny & Peignot (Paris, 1818) ou de Johann Enschedé (Haarlem, 1703).

Le nom « cadratin » vient de cadrat, qui désigne un bloc de plomb sans caractère, utilisé pour créer des espaces. Le quadratin (ou cadratin) est le cadrat d’un em, c’est-à-dire d’une largeur égale à celle du corps du caractère, généralement la lettre M ou N en plomb. Le demi-cadratin fait la moitié. Le mot « em » anglais vient de là : c’est la largeur du caractère, pas la lettre M elle-même.

À partir de la Renaissance, le catalogue des signes typographiques s’enrichit. Les fonderies proposent jusqu’à 1 000 à 1 500 signes par fonte : lettres, ligatures, capitales, petites capitales, chiffres elzéviriens, ponctuation, tirets de toutes longueurs, espaces de différentes épaisseurs… Le tiret cadratin en fait partie. Il est alors réservé aux dialogues, comme le veut la tradition française.

Cette richesse typographique a survécu à la mécanisation (Linotype, 1884, inventée par Ottmar Mergenthaler à Baltimore) puis à la photocomposition (Lumitype, 1950, par René Higonnet et Louis Moyroud, deux ingénieurs français). Mais elle s’est perdue avec l’arrivée du numérique. Aujourd’hui, un clavier standard donne accès à une poignée de signes. Le cadratin est relégué aux raccourcis…

Tiret cadratin : les bacs à fontes

La ponctuation en perdition ?

Emoji effrayéLe tiret cadratin n’est qu’un symptôme. La ponctuation française est malmenée partout : anglicismes, simplification à outrance, langage SMS (tkt, jpp, mdr…), généralisation des émo-p’ti cons. Encore que ces derniers constituent une nouvelle langue idéographique qu’il faut apprendre à utiliser, à la manière des hiéroglyphes ou du Kanji ; une forme de ponctuation 2.0, aussi.

Le point-virgule ( ; ) si subtil est en voie de disparition. Les « deux-points » ( : ) résistent, mais pour combien de temps ? Pourtant, un texte bien ponctué, c’est un texte qui respire. Les signes de ponctuation sont les gestes de la phrase. Les supprimer ou les détourner, c’est perdre en clarté. Sans compter dans la plupart des cas un changement drastique de sens :

 

Et si on mangeait les enfants ?

Et si on mangeait, les enfants ?

Le tiret cadratin est un petit signal, mais il en dit long. Il nous rappelle que l’IA, malgré sa puissance, ne maîtrise pas les subtilités de la langue. Et que l’humain, avec ses quelques règles simples, garde l’avantage. Alors la prochaine fois que vous lirez un texte avec des tirets cadratins partout, posez-vous la question : qui a écrit ça ? Un humain… ou une machine ? Moi, j’ai choisi mon camp. Et mon Hermes (qui fait actuellement tourner le LLM DeepSeek 4) apprend à faire de même. Lentement.

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Publié le Juil 18, 2026

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