Marsiho – André Suarès

Accueil / Livres / Marsiho – André Suarès

Marsiho – André Suarès. Paru en 1931, c’est un essai passionné sur la ville de Marseille, avec ses contrastes saisissants entre laideur et beauté, tumulte et solitude. Marsiho qui signifie « Marseille » en provençal est un voyage dans le temps où l’on explore l’atmosphère vibrante et souvent chaotique du Vieux Port, la vie animée de ses rues populaires, et l’importance du négoce et du voyage dans l’identité de la cité. Ville éternelle, port d’attache, de l’arrivée et du départ…

L’auteur, pourtant marseillais de souche, critique l’absence de chefs-d’œuvre artistiques et la vulgarité de l’architecture face à la prééminence du commerce. Mais il célèbre aussi l’énergie vitale et l’esprit rebelle de son peuple – ce que tous les marseillais éprouvent, en particulier en la comparant à des figures comme le caricaturiste Daumier. Une attitude critique qui reflète aussi une vieille tradition marseillaise d’autodérision et de lucidité sur soi-même.

Loin des invectives et des bilans mortuaires, il nous entraîne avec amour et poésie, à travers les quartiers opulents ou miséreux, villas de haute bourgeoisie ou escaliers glauques, flirte avec les marins et les filles de joie, débauche les traditions et traîne savate sur les pavés et sous le soleil. Une langue soignée, à l’époque où l’on savait écrire, raconter, évoquer, marcher…

La tour de Babel

André Suarès (1868-1948) était un poète, essayiste et écrivain français né dans une famille de négociants juifs d’origine portugaise. On ne lui connaissait pas de liaisons : il était un « solitaire absolu ». Son livre aborde frontalement la question de l’immigration, décrivant la ville comme un carrefour de peuples et de cultures, mais pointe aussi les tensions, les difficultés d’intégration et les préjugés envers les nouveaux arrivants.

« À la Cannebière retentissent toutes les langues ; tous les jargons se croisent, tous les idiomes, l’anglais et l’arabe, le danois et le grec, le turc, l’italien, l’espagnol et le chinois. Mais dès qu’on entend le provençal, Babel s’efface. La ville et le pays se retrouvent dans leur vérité intacte »…

En somme, rien n’a changé en un siècle ! Notion intéressante pour ceux qui pensent à l’immigration exponentielle qui ruinerait notre civilisation… Marseille, plus vieille ville de France, a d’ailleurs toujours été une ville cosmopolite ; fondée en 600 avant J.C. par des colons athéniens (grecs) eux-même exilés en Asie Mineure (Turquie) avant d’émigrer vers d’autres cieux…

« A la Joliette. À chaque pas, nous croisons des hommes nus jusqu’à la ceinture, un sac écru sur le dos, la poitrine velue où goutte la sueur, les bras et le visage bis, le cou de brique. Ils sont voûtés sous la charge des sacs ; enjambant les rails, ils portent du blé dans les entrepôts, des balles de cuir, du café, du charbon. Ceux-là aussi grognent en toutes langues ; ils sont venus de tous les pays du monde : chinois, arabes, nègres, métis noirs, métis jaunes, esclaves, victimes, bandits mis à la chaîne par le destin, assassins ignorés peut-être ou notaires d’Orient réduits à la famine, ou princes du Liban qui ont fait faillite, trop vieux pour se faire gîtons chez quelque Turc sénateur et si policé qu’il a troqué le fès contre le melon. Plèbe à la meule du soleil, comme tu peines  ! »…

Ville d’accueil et de transit, port d’arrivée et de départ, la ville éternelle est et était tolérante. Même si les préjugés racistes et xénophobes étaient les mêmes qu’aujourd’hui.

Voilà qui rappelle les livres de l’auteur-journaliste marseillais Philippe Pujol (Prix Albert Londres) qui décrit très bien les vagues successives d’immigration et pourquoi « Les derniers arrivés ferment la porte »

À sa publication en 1931, Marsiho a profondément bouleversé l’image de Marseille, offrant un portrait très éloigné des clichés habituels.

La critique a salué la puissance littéraire et la franchise du style de Suarès, mais l’accueil du public marseillais fut plus mitigé : certains lui ont reproché sa sévérité et ses critiques envers la ville, ce qui a nui à sa popularité locale et a contribué à son relatif oubli aujourd’hui…

 

 

Publié le Mai 19, 2025

Catégories

0 commentaires