Une question qui taraude l’humanité depuis qu’elle lève les yeux vers le ciel étoilé. Pas une nuit sans que quelqu’un, quelque part, ne se la pose en contemplant la Voie Lactée. Mais plus on creuse, plus la réponse semble insaisissable. Et si la vraie question n’était pas « y a-t-il quelqu’un d’autre ? » mais « comment pouvons-nous même savoir ce que nous cherchons ? »
La solitude des espaces infinis
Pascal l’avait déjà écrit au XVIIe siècle : « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie ». Ce vertige, nous le ressentons encore aujourd’hui, amplifié par des télescopes qui repoussent toujours plus loin les frontières de l’observable. Mais cet effroi est-il justifié ? Ou est-ce simplement la difficulté de l’esprit humain à se penser lui-même comme insignifiant ? En tous cas voilà à quoi j’occupe, émerveillé, certaines de mes nuits d’insomnie. Avec à la clé quelques grandes idées piochées ici et là pour tenter d’y voir plus clair. Et pour tout dire, des concepts qui donnent le vertige !
Vaste question. Avant de se demander s’il y a quelqu’un d’autre, encore faudrait-il savoir ce qu’on entend par « Univers ». Spoiler : on n’en sait pas grand-chose ! Sa taille : est-il fini ou infini ? Les observations les plus récentes suggèrent qu’il est soit infini, soit tellement grand que sa courbure est imperceptible. Dans les deux cas, ça dépasse l’entendement. Sa forme : sphère ? tore ? surface hyperbolique ? Les modèles cosmologiques hésitent entre un univers plat (observations du fond diffus cosmologique) et des géométries plus exotiques. Sa matière : on connaît à peine 5% de ce qui compose l’Univers. Le reste ? Matière noire (~27%) : on sait qu’elle existe par ses effets gravitationnels, mais personne ne l’a jamais détectée directement. Pas une particule, pas un rayonnement. Elle est là, elle pèse, elle courbe la lumière, mais elle se dérobe. Énergie noire (~68%) : pire encore. On a découvert que l’expansion de l’Univers accélère. La cause ? On l’appelle « énergie noire » mais c’est un nom pour ce qu’on ne comprend pas. Un peu comme les anciens disaient « la volonté des dieux ».Ce flou cosmique qui fait dire à l’astrophysicien Jean Pierre Petit que nous nous sommes fourvoyés depuis de nombreuses années, tentant de faire coller nos théories à une réalité qui nous échappe, à coup de particules exotiques et autres « perlimpinpinos » théorisés pour boucher les trous de nos modèles. Provocateur ? Sans doute. Mais il n’a pas complètement tort : notre science bute sur l’invisible.
On sait encore moins définir la vie et même l’intelligence. Paradoxe : on cherche de la vie extraterrestre, mais on est incapable de définir ce qu’est la vie sur Terre. Un virus est-il vivant ? Il se reproduit, mais pas tout seul. Pas de métabolisme propre. Pourtant il évolue, mute, interagit. Alors… oui ? Non ? Les biologistes en débattent encore. Et l’intelligence ? Est-ce la capacité à résoudre des problèmes ? À fabriquer des outils ? À prendre conscience de soi ? Un dauphin est intelligent, mais il n’a pas construit de radiotélescope. Une pieuvre résout des labyrinthes, mais elle ne vit que trois ans. Sommes-nous sûrs que notre définition de l’intelligence n’est pas simplement humaine, trop humaine ? « Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? », s’écriait Lamartine. Et si la conscience n’était pas le monopole du cerveau humain ? Si elle émergeait partout où la complexité atteint un certain seuil ? Comme ces intelligences artificielles dont les progrès constants donnent elles aussi le vertige ? On n’en sait rien. On projette nos critères sur un cosmos dont on ignore les règles du jeu.
La nature a horreur du vide
Pourtant, quelque chose nous pousse à croire que la vie est une conséquence naturelle de l’Univers. La nature a horreur du vide, disait Aristote. Partout où les conditions le permettent, la vie apparaît. Des sources hydrothermales aux déserts les plus arides, des glaces de l’Antarctique aux nuages de la haute atmosphère : la vie trouve toujours un chemin. Alors pourquoi pas ailleurs ?
L’équation de Drake
C’est Frank Drake qui, en 1961, a tenté de mettre un chiffre sur cette intuition. Son équation est célèbre – elle dit que le nombre N probable de civilisations dans notre galaxie est égal au produit de sept paramètres :
Où : R* : le taux de formation d’étoiles dans la galaxie, fp : la fraction de ces étoiles qui ont des planètes, ne : le nombre de planètes par système capables d’abriter la vie, fl : la fraction où la vie apparaît effectivement, fi : la fraction où cette vie devient intelligente, fc : la fraction capable de communiquer (technologie), L : la durée de vie d’une telle civilisation.
Qui était Drake ? Un astronome américain, pionnier de la radioastronomie. Il a fondé le projet SETI (Search for ExtraTerrestrial Intelligence) et mené les premières écoutes systématiques du ciel à la recherche de signaux artificiels. Le problème ? Sur les 7 variables de son équation, on n’en connaît que 2 avec une certitude raisonnable (R* et fp). Les 5 autres sont de la pure spéculation. Résultat : selon les valeurs qu’on choisit, N varie de 1 (nous sommes seuls) à plusieurs milliards (la galaxie grouille de civilisations). Autant dire que l’équation de Drake est moins une prédiction qu’une invitation à l’humilité.
Le paradoxe de Fermi
C’est Enrico Fermi, physicien italien, prix Nobel, l’un des esprits les plus brillants du XXe siècle qui, lors d’une conversation décontractée au Los Alamos National Laboratory, en 1950 a lancé cette phrase devenue célèbre : « But where is everybody ? » (Mais où sont-ils, tous ?)
Son raisonnement est implacable : si l’Univers contient ne serait-ce qu’une infime fraction de civilisations technologiques, compte tenu de l’âge de la galaxie (13,6 milliards d’années), l’une d’elles aurait déjà dû coloniser l’espace et nous rencontrer. Ou au moins laisser des traces. Des artefacts. Des signaux. Quelque chose. Or, le ciel est implacablement silencieux. C’est le paradoxe de Fermi : si les extraterrestres existent, où sont-ils ? Et s’ils n’existent pas, pourquoi l’Univers semble-t-il si parfaitement conçu pour la vie ?
Plusieurs explications classiques. La vie est extrêmement rare : le fameux « Grand Filtre » serait derrière nous. Peut-être que l’apparition de la vie multicellulaire, ou de l’intelligence, est un événement quasi impossible. Nous serions alors les premiers, et probablement les seuls. Ou alors le Grand Filtre est devant nous : les civilisations se détruisent systématiquement (nucléaire, écologie, IA) avant d’atteindre le stade interstellaire. Le silence du ciel serait alors un avertissement. Ou encore : Ils sont déjà là mais on ne les voit pas. C’est l’hypothèse de la « forêt noire » (théorisée par Liu Cixin dans sa trilogie du « Problème à trois corps« ) : chaque civilisation sait que l’Univers est un endroit dangereux, donc tout le monde se cache. Celui qui se montre est éliminé. C’est Stephen Hawkins qui disait, je crois, qu’à chaque fois qu’une civilisation plus « avancée » à colonisé une autre, ça s’est plutôt mal passé pour cette dernière (Indiens d’Amérique, Civilisations précolombiennes…) Enfin : Ils communiquent peut-être d’une manière que nous ne comprenons pas : réseaux de neutrinos, ondes gravitationnelles, dimensions supplémentaires. Nous écoutons avec des radiotélescopes, mais s’ils utilisent des canaux que nous ne maîtrisons pas : nous passons simplement à côté.
Mais, quand on parle de civilisations, il faut parler aussi parler de durée. Celles-ci obéissent à la courbe de Gauss, comme tant d’autres phénomènes : croissance, apogée puis décadence et disparition. Qu’on se rappelle des Mayas, des Égyptiens, des Romains, des Khmers, des Sumériens… Certaines empires ont duré des millénaires, d’autres à peine quelques siècles. Mais tous ont fini par rejoindre le domaine de l’archéologie. Si des civilisations ont existé, elles sont peut-être venue jusqu’à la Terre mais celle-ci n’était peut-être pas encore formée. Ou bien nous n’existions pas encore. Et si une autre civilisation nous rejoint un jour, peut-être auront nous simplement disparu !
Quand on parle de distance, il ne faut pas oublier non plus que notre univers est un « espace-temps » à quatre dimensions, pour ce qu’on en sait… Appliquons ce schéma aux civilisations extraterrestres. Une civilisation peut exister 10 000 ans, 100 000 ans, peut-être un million d’années si elle est particulièrement résiliente. Mais à l’échelle cosmique, c’est un battement de cils. Quand une civilisation extraterrestre aurait pu atteindre la Terre, celle-ci n’était peut-être pas encore formée. Ou bien la vie n’y était pas encore apparue. Ou bien les dinosaures régnaient. Ou bien nos ancêtres venaient tout juste de descendre des arbres. Et si une autre civilisation nous rejoint un jour, peut-être aurons-nous disparu depuis longtemps, remplacés par une couche géologique de plus. Le rendez-vous manqué n’est pas une question d’espace : c’est une question de temps.
Quelques chiffres qui donnent le vertige : L’étoile la plus proche (Proxima Centauri) est à 4,2 années-lumière. La lumière que nous en voyons aujourd’hui a quitté l’étoile il y a 4,2 ans. Si une civilisation vivait là-bas, le signal que nous enverrions mettrait 4 ans à arriver, et la réponse 4 autres années. Un dialogue impossible. Le centre de notre galaxie est à 26 000 années-lumière. Si quelqu’un là-bas nous envoie un signal aujourd’hui, il arrivera dans 26 000 ans. Quand nous répondrons, 52 000 ans se seront écoulés. Les galaxies les plus proches (Andromède) sont à 2,5 millions d’années-lumière. Si Andromède abrite une civilisation avancée, leurs signaux actuels datent de l’apparition des premiers australopithèques. Les galaxies observables les plus lointaines sont à 13 milliards d’années-lumière. La lumière que nous en recevons date de l’enfance de l’Univers. Si une civilisation existe là-bas aujourd’hui, nous ne le saurons que dans 13 milliards d’années. Et elle aura probablement disparu depuis très, très longtemps.
Ainsi, si l’on détecte, très loin, des traces de vie intelligente, il est plus que probable que ceux qui en sont à l’origine ont disparu depuis des millénaires, voire des millions d’années. L’espace n’est pas qu’un gouffre de distance : c’est aussi un gouffre de durée. On regarde le passé en croyant voir le présent…
Pourquoi nous ?
Question vertigineuse entre toutes. Pourquoi, parmi l’infinité des possibles, une espèce sur une planète banale, autour d’une étoile banale, dans un coin perdu de la Voie Lactée, galaxie banale, a-t-elle développé une conscience capable de s’interroger sur l’univers ? C’est ce qu’on appelle une tautologie : nous sommes aptes à comprendre certains aspects de l’Univers, de ses lois physiques. Nous leur donnons une existence, une conscience, un nom. Alors que sans nous, les règles de la physique s’appliquent toujours. Sans témoin. Sans justification ni compréhension. Elles sont là et elles agissent, indifférentes, depuis 13,8 milliards d’années. Sans le savoir.
Pourquoi nous ? Si nous nous posons la question, c’est parce que nous sommes effectivement les seuls, à notre connaissance, à pouvoir y répondre. Un peu comme un miroir qui ne peut réfléchir que lui-même. La conscience humaine est à la fois l’instrument de mesure et l’objet mesuré. Impossible de sortir de ce cercle.
Ce qui faisait dire à Elon Musk (l’homme le plus riche du monde et sans doute l’un des plus intelligents, n’en déplaise à ses détracteurs) que nous sommes peut-être la seule étincelle de conscience dans tout l’Univers. Fragiles et périssables. Une flamme vacillante dans l’immensité froide du cosmos. D’où son obsession, parfois moquée, à rendre l’espèce humaine « multi planétaire ». Si nous sommes seuls, la disparition de l’humanité serait la disparition de toute conscience dans l’Univers. Un silence qui durerait à jamais.
Un multivers ?
Dernière hypothèse, la plus vertigineuse de toutes. Si les théories modernes du multivers (inflation éternelle, interprétation des mondes multiples) ont un fond de vérité, alors des copies de nous-mêmes existent dans l’infinité des bulles d’univers, à tous les moments, dans toutes les configurations possibles. Quelque part dans un autre univers, je suis en train de ne pas écrire cet article. Ailleurs, la vie n’a jamais existé. Ailleurs, les humains communiquent avec des extraterrestres depuis des siècles. Ils sont là. Quelque part. Mais inaccessibles. Ou pas. Peut-être que la mécanique quantique nous offre des passerelles entre ces mondes. Peut-être pas. Ce qui est sûr, c’est que si le multivers existe, la question « sommes-nous seuls ? » perd son sens. Il y a forcément quelqu’un d’autre, quelque part. L’infini ne tolère pas la solitude.
Alors, seuls ou pas ? Personnellement, je penche pour le mystère. L’Univers est peut-être vide de toute autre conscience. Ou peut-être grouille-t-il de vies si différentes que nous ne pouvons même pas les concevoir. Dans les deux cas, la réponse est la même : continuer à chercher, continuer à explorer, continuer à créer. Parce que la beauté de la question dépasse de loin la certitude d’une réponse.
Et si nous sommes vraiment seuls, alors notre responsabilité est immense : celle d’être, pour l’Univers, les yeux par lesquels il se contemple lui-même.

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