Le portrait de Dorian Gray – Oscar Wilde. J’avais lu « Le crime de Lord Arthur Saville » mais pas le « Dorian Gray », considéré pourtant comme son chef d’oeuvre. Je pensais tomber encore sur un de ces romans précieux victoriens, une histoire mièvre de « touche pipi » plus ou moins réprimée… Je me trompais.
Le portrait de Dorian Gray : une histoire subtile
“Vivre est la chose la plus rare au monde. La plupart des gens ne font qu’exister.”
Un adolescent divinement beau, éphèbe pervertissable, des hommes d’esprit pervertisseurs : un peintre amoureux, un cynique misogyne, des amants, des marié(e)s, l’opium, les quartiers louches… C’est l’histoire de l’image de soi et surtout de l’image que l’on a de soi ! C’est astucieux, la langue est belle et la satire féroce. Roman sulfureux pour l’époque, c’est l’un des ancêtres des policiers « de gare » et autres livres à succès à propos des « serial killers »…
Pourtant, dès la publication de cette histoire – dans Lippincott’s Monthly Magazine (en juillet 1890), puis en volume (en 1891), la presse a été d’une violence extrême, ce qui est un régal à lire, avec le recul :
The Daily Chronicle (30 juin 1890) ouvre les hostilités : Un livre empoisonné, dont l’atmosphère est lourde des odeurs méphitiques de la putréfaction morale et spirituelle… Des passions immondes…
St. James’s Gazette (26 juin 1890) : Ce livre n’est bon que pour les nobles hors-la-loi et les jeunes télégraphistes pervers. (allusion directe aux scandales de prostitution masculine impliquant des télégraphistes adolescents, comme l’affaire Cleveland Street de 1889…).
Scots Observer (5 juillet 1890) : Pourquoi aller fouiller dans les tas d’immondices ? Ce livre est lâche, impur, vicieux… Il n’est écrit que pour des nobles hors-la-loi et des télégraphistes pervers. Décidément, ces petits télégraphistes anglais étaient de sacrés petits cochons… 🙂
Punch (1891) caricatura même Wilde en « Oscar the Outcast » et parla du roman comme d’une « Bible du vice »…
C’était une manière à peine voilée d’accuser Wilde de faire l’apologie de la pédérastie et de l’homosexualité en général. On retrouve ici toute l’hypocrisie anglo-saxonne dont on subit encore les travers aujourd’hui (Facebook et consors)…
Dorian : « Ça m’est égal ! J’aurai ma majorité avant un an et je ferai ce qu’il me plaira. »
Le portrait de Dorian Gray, Bible du vice ?
A cette époque en effet, l’homosexualité est un crime. Le dandysme et le crime, voilà justement un thème qui revient souvent dans les écrits d’Oscar Wilde qui peint, souvent violemment, toute l’hypocrisie de la société bourgeoise victorienne… Quand à son homosexualité, il l’a toujours assumée.
“Soyez vous-même ; les autres sont déjà pris.”
Oscar Wilde a rencontré Lord Alfred Douglas, surnommé « Bosie », à la fin de l’été 1891. À ce moment, Alfred Douglas avait environ 21 ans, étant né le 22 octobre 1870, tandis qu’Oscar Wilde était âgé de 36 ans, né en 1854. Leur relation amoureuse s’est donc établie lorsque Douglas était très jeune, environ au début de sa vie adulte, et Wilde, bien plus âgé, était déjà un auteur célèbre. Cette différence d’âge de 15 ans a marqué leur relation, qui fut passionnée mais aussi tumultueuse, avec des conflits fréquents entre eux. Leur liaison, très visible et publiquement scandaleuse à l’époque, fut l’élément déclencheur des procès qui ont abouti à la condamnation de Wilde pour homosexualité en 1895.
C’est ainsi qu’on avait poussé au suicide Alan Turing, le père de l’informatique moderne qui avait décrypté les messages codés par la machine « Enigma » pendant la guerre… Pour des préférences sexuelles considérées comme une maladie honteuse mais simplement dues à des taux d’hormones et auxquelles les intéressés ne pouvaient rien. Sauf vivre dans la peur, la dissimulation et parfois la honte. Notons pourtant que ces pratiques étaient parfaitement tolérées voire encouragées dans nos grandes civilisations grecques et romaines (ou l’esclavage était d’ailleurs également institutionnel, en toute décontraction)…
Femmes, je vous aime…
Quand à la misogynie, on en trouve effectivement à chaque page et je laisse aux féministes l’interprétation de ces caricatures… On peut dire que Wilde se défoule et il fait ainsi dire à ses personnages :
« Mon cher enfant, aucune femme n’est géniale. Les femmes sont un sexe décoratif. Elles n’ont jamais rien à dire, mais elles le disent d’une façon charmante. Les femmes représentent le triomphe de la matière sur l’intelligence, de même que les hommes représentent le triomphe de l’intelligence sur les mœurs. »
« il n’y a que deux sortes de femmes, les naturelles, et les fardées. Les femmes naturelles sont très utiles ; si vous voulez acquérir une réputation de respectabilité, vous n’avez guère qu’à les conduire souper. Les autres femmes sont tout à fait agréables. Elles commettent une faute, toutefois. Elles se fardent pour essayer de se rajeunir. Nos grand-mères se fardaient pour paraître plus brillantes. Le « Rouge » et l’Esprit allaient ensemble. Tout cela est fini. Tant qu’une femme peut paraître dix ans plus jeune que sa propre fille, elle est parfaitement satisfaite. Quant à la conversation, il n’y a que cinq femmes dans Londres qui vaillent la peine qu’on leur parle, et deux d’entre elles ne peuvent être reçues dans une société qui se respecte. »
« D’ailleurs, les femmes sont mieux organisées que les hommes pour supporter les chagrins… Elles vivent d’émotions ; elles ne pensent qu’à cela… Quand elles prennent des amants, c’est simplement pour avoir quelqu’un à qui elles puissent faire des scènes ».
« Les femmes qui m’ont adoré – elles n’ont pas été nombreuses, mais il y en a eu – ont voulu continuer, alors que depuis longtemps j’avais cessé d’y prêter attention, ou elles de faire attention à moi. Elles sont devenues grasses et assommantes et quand je les rencontre, elles entament le chapitre des réminiscences… Oh ! la terrible mémoire des femmes ! Quelle chose effrayante ! Quelle parfaite stagnation intellectuelle cela révèle ! On peut garder dans sa mémoire la couleur de la vie, mais on ne peut se souvenir des détails, toujours vulgaires… »
« Elles ont d’admirables instincts primitifs. Nous les avons émancipées, mais elles n’en sont pas moins restées des esclaves cherchant leurs maîtres ; elles aiment être dominées. »
«Le mariage est la cause principale de divorce.»
Ça, c’est fait ! 🙂 Pour résumer, je recommande ce petit livre « classique » qui se dévore en quelques heures. C’est documentaire, passionnant, avec du style. Une histoire plus profonde qu’il n’y paraît…

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