Stravinsky : le sacre du printemps

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StravinskyLe sacre du printemps : s’il ne fallait garder avec moi qu’une seule musique, dans l’hypothèse perverse mais classique d’un exil sur une île déserte, je choisirais sans hésiter cette pièce d’Igor Stravinsky. Une oeuvre découverte adolescent et qui bouscula, comme chez tant d’autres, ma vie entière.

Stravinsky : le sacre du printempsUn lapin russe

Il se trouve que, réveillé en pleine nuit par d’implacables démangeaisons (L’été ici c’est : cuire ou gratter), Netflix a suggéré à mes yeux de lapin russe le documentaire qui est consacré à l’illustre compositeur : Once on the border de Tony Palmer.

Un classique. 2h46 minutes tout à fait passionnantes (entre deux claques) avec des témoignages (la plupart en français mais écrasés par l’anglais du narrateur, lui-même sous-titré en français – c’est assez drôle).

On apprend plein de choses. Et voir le maître dans sa vie courante est révélateur et assez émouvant. Tout comme le livre de Stravinsky lui-même que j’avais lu en son temps et que je vous recommande : Choniques de ma vie (Denoël)

Pour savoir de quoi on parle, voici la version du London Symphony Orchestra dirigé par Claudio Abbado et qui fait référence.

Stravinsky : sacrément beau !

La partition d’orchestre est également passionnante à étudier dans toute sa complexité, ce que nous faisions aux aurores avec mon père qui nous avait initiés à cet exercice difficile. Il ne s’agissait pas seulement d’écouter et de voir mais de lire pour entendre.

J’ai appris hier que Stravinsky se baladait toujours avec des carnets où il traçait des portées musicales grâce à un stylo « multiligne » qu’il avait d’ailleurs breveté. Ce qui lui permettait de rajouter des portées sinueuses entre certaines autres, notant à la volée les idées qui ne lui manquaient jamais et survenaient n’importe où.

Je me souviens aussi à cette occasion des petits carnets noirs remplis de portées musicales vierges sur lesquelles mon père griffonnait, en avion, en train, en taxi, des amorces de chanson quand il était accompagnateur de Mouloudji et que celui-ci sifflotait une mélodie…

Stravinsky : le sacre du printemps

Attention, ce n’est pas une musique « immédiate » (d’ascenseur, quoi). C’est un prodigieux enchainement de narration musicale, sans temps morts, sans remplissage. Tout est signifiant, génial, révolutionnaire et inoubliable. Et si vous êtes saisis de tremblements à la fin de l’audition, c’est normal. Votre tension aura monté et vous bousculerez peut-être les gens dans la rue : cette musique là remplace avantageusement les amphétamines et vaut bien tous les « raps » du monde. Il est vrai que dans notre société d’inversion des valeurs et de médiocrité transformée en méritocratie nous ne sommes plus habitués à de telles révélations musicales. Mais prenez le temps d’éduquer votre oreille : c’est indolore et sans danger !

Le sacre de Stravinsky, tout comme La Mer de Debussy ou La Valse de Ravel ne se révèlent pas tout de suite : il m’a fallut jadis plusieurs écoutes pour être enfin transporté par ces géniales inventions mélodiques et rythmiques.

Chez Stravinsky, c’est sauvage, syncopé, violent, une orchestration jamais tentée avant lui. Dissonant mais où il est quand même possible de se repérer et d’apprécier. Des « appoggiatures démocratiques », en quelque-sorte. Avec L’oiseau de feu, autre pièce maîtresse c’est sa « période russe » et « néoclassique » avant qu’il n’évolue plus loin dans l’abstraction avec sa période sérielle. Tout comme Schönberg, Webern, Berg. Je dois dire que ma culture musicale n’est pas suffisante pour pouvoir vraiment apprécier ces compositions là.

Stravinsky

Igor Stravinsky en 1921.

Tout comme la danse classique, pour laquelle Stravinsky a composé tant de ses oeuvres (« les ballets russes » de Diaguilev, son ami maudit). Le ballet, cet art exigeant auquel, je le confesse, je ne comprends rien. Mais, tout comme l’opéra, il n’est pas nécessaire de voir pour apprécier. Cette musique transporte, évoque, bouleverse… Au bout d’une dizaine d’audition vous vous souviendrez de chaque rythme, de chaque sonorité ; à jamais.

Il y a un avant et un après Stravinsky : toutes les musiques de film d’aujourd’hui doivent quelque-chose à ce chef d’oeuvre – Le sacre du printemps, écrit quand il avait 32 ans. John Williams pour ne citer que lui s’est toujours déclaré très influencé par cette musique.

Au fil du documentaire on découvre ce petit bonhomme hypocondriaque mais tuberculeux, alcoolique mais rigolard, polyglotte mais sans le sou, qui est mort à 88 ans d’une pneumonie.

Déchiffrage à deux pianos

Tout excité, Stravinsky qui venait de terminer la réduction pour deux pianos de sa partition déboula chez son ami Laloy pour la déchiffrer avec… Claude Debussy. C’était la première fois qu’on entendait « Le sacre ». Quand la performance fut achevée, ce fut d’abord le silence…

« Nous étions muets, terrassés comme après un ouragan venu, du fond des âges, prendre notre vie aux racines. »

Debussy a écrit à Stravinsky le lendemain « qu’il gardait en mémoire l’exécution du Sacre chez Laloy et que cela le hantait comme un beau cauchemar ». On le comprend aisément en écoutant l’interprétation remarquable des frères Jussen au piano « à quatre mains ». en notant l’exploit de mémorisation d’une pièce aussi complexe :

Le scandale de la première

La « générale » du 28 mai 1913 se déroule bien, en présence du gotah parisien, entre autres Debussy, Ravel, Cocteau, Léon-Paul Fargue, Serge de DiaghilevDebussy dira que Le Sacre du printemps était « une chose extraordinairement farouche » et qu’on pouvait dire que c’était « de la musique sauvage avec tout le confort moderne ». Ravel a, lui aussi, défendu l’œuvre avec enthousiasme.

Enfin, la première a lieu le  au théâtre des Champs-Élysées, à Paris, sur une chorégraphie de Vaslav Nijinski et sous la direction musicale de Pierre Monteux. Ce fut un scandale retentissant, presque une émeute. Dès le début, une partie du public a ri, sifflé et hué, ce qui a rapidement dégénéré en tumulte dans la salle. On n’entendais plus la musique mais les cris : « Un docteur, vite ! ». « Un dentiste ! », « Un autre dentiste »… Maurice Ravel qui était encore là criait pourtant « Génie ! Génie ! » pendant le tumulte mais il a été insulté par une spectatrice à cause de son soutien au ballet. Quand au compositeur, il était brisé.

« J’ai quitté la salle dès les premières mesures du prélude, qui tout de suite soulevèrent des rires et des moqueries. J’en fus révolté « 

Stravinsky fut tellement marqué par cet « échec » qu’il en attrapera une forte fièvre typhoïde qui l’obligera à passer six semaines dans une maison de santé à Neuilly. Mais ce scandale n’a pas empêché l’œuvre de devenir ensuite un monument du modernisme musical et chorégraphique.

La musique de Stravinsky avait choqué par ses dissonances, ses rythmes violents et son énergie jugée primitive. Les critiques de l’époque ont parlé d’un « massacre du printemps » et ont décrit l’œuvre comme une attaque contre la grâce classique.

La chorégraphie de Vaslav Nijinski en 1913 avait déjà bouleversé et choqué le public par son rejet de la grâce académique. Mais qu’en aurait-il été par l’ajout de la nudité survenu aux XXe et XXIe siècles qui prolongeaient cette recherche d’un langage corporel brut, viscéral et affranchi des conventions bourgeoises ? Comme ce final d’Angelin Preljocaj qui met à nu le corps de la danseuse qui incarne le sacrifice suprême pour accentuer la crudité, la vérité anatomique et la violence de la mise à mort rituelle sans aucun artifice textile.

Publié le Août 3, 2026

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