Kirk Whalum : un sax qui chante
Un saxophoniste que je ne connaissais pas. Honte à moi. La concurrence était pourtant rude, entre des légendes comme Sonny Rollins, Charlie Parker, John Coltrane, Wayne Shorter, David Sanborn ou même Bernard Herrmann, compositeur et interprète de la musique du film de Scorsese Taxi Driver et qui mourut en 1975, à l’âge de 64 ans, juste après l’enregistrement.
J’avais aussi joué d’instruments à hanche dans ma jeunesse et, du coup, j’avais presque envie de m’y remettre. Cette mélodie me disait quelque-chose et je la reconnus soudain. C’était une chanson faisant partie de l’album Rapture d’Anita Baker sorti en 1986 ! Le titre incontournable de l’album vendu à plus de 8 millions d’exemplaires dans le monde et récompensé par deux Grammy Awards.
Anita Baker est une chanteuse de R&B à la voix chaude de contralto mais à la tessiture impressionnante (près de 3 octaves), l’interprète d’une musique révolutionnaire qualifiée de « quiet storm » ou de « sophistipop », typique des années 80.
C’est une cassette que j’écoutais en boucle dans les différents « Walkman’s » qui avaient fait la fortune de Sony, dont un « waterproof » jaune.
Whallum qui est capable de transformer son sax en voix, avec un phrasé unique, a repris ce chef d’oeuvre en « smooth jazz » en 1998 dans son album For You . Pour obtenir ce son à la fois boisé, moderne et percutant, il joue principalement sur des saxophones ténor et des becs en ébonite.
Son style est caractérisé par un son chaud, puissant et profondément ancré dans le gospel et le R&B de Memphis. Car, oui, comme les grands crus, les musiciens ont des appellations. Ayant grandi à Memphis avec un père pasteur, son saxophone « chante » littéralement comme une voix d’église. Il utilise un vibrato large et habille ses phrases de lamentations, de cris et d’inflexions typiques du blues et du gospel.
Kirk Whalum possède un son de ténor immédiatement reconnaissable. Il maîtrise aussi à la perfection le growl (un effet de saturation produit en chantant dans le saxophone tout en jouant) – procédé employé plus tard par Casey Benjamin, le saxo de la bande à Robert Glasper et par Shaun Martin, avec toutes sortes de tuyaux bizarres. Il excelle aussi dans les notes suraiguës (les altissimo), ce qui apporte une grande intensité dramatique à ses solos.
Son sens de la mélodie pure lui permet de s’adapter aux plus grandes stars de la variété. Son fait d’armes le plus célèbre reste son solo légendaire et déchirant sur la chanson « I Will Always Love You » de Whitney Houston.
Syncope !
Aux premières auditions, on ne remarque rien de spécial. Puis arrive le refrain et l’on se surprend en pleine danse de Saint Guy, tremblotant comme un alcoolique en sevrage, en proie au délirium tremens.
Sans rien retirer au talent surnaturel de Kirk, et à l’astuce chromatique de la mélodie initiale, force est de constater à l’écoute que ce basculement « dansant » s’opère justement au moment du refrain. Tout le groove provient de la ligne de basse, en collaboration étroite avec le batteur.
Le bassiste n’est pas un inconnu qui n’est autre qu’Alex Al qui a joué, entre autres, avec Mickael Jackson. Il a su créer un écrin soyeux de Smooth Jazz dans cette version par rapport à l’esprit R&B « Vintage » de la version historique. Le phrasé d’Alex Al est plus lié (legato) que Freddie Washington, son illustre prédécesseur. Il utilise la dynamique de son instrument pour fluidifier les transitions et lier les sections entre elles avec une grande élégance urbaine.
Alex Al apporte cette touche de velours, typique de la fin des années 90 : sa basse enveloppe le morceau, elle est plus ronde, plus continue, et cherche à créer une atmosphère « chill » et luxueuse idéale pour porter le saxophone ténor de Kirk. Car tout le secret du « groove » est ce subtil décalage entre la mélodie et la base rythmique. Des syncopes qui ne disent pas leurs nom et qui en fait ne s’apprennent pas. Le groove, on l’a ou pas.
C’est la raison pour laquelle certains morceaux, repris par des groupes plus ou moins amateurs sont parfaits, il y a toutes les notes, sauf que çà ne « balance pas ». Dès que la petite touche syncopée est ajoutée par ces grands artistes, c’est tout suite l’émeute dans la salle et les corps de statues s’animent et se trémoussent, comme possédés. Ainsi sont le blues, le jazz, le rythm & blues. Bref, tout ce qui fait du bien à l’âme et à la chair.
Anita Baker : la diva du quiet storm
Au milieu des années 1980, Anita Baker prépare son deuxième album studio sous le label Elektra Records. Pour trouver les perles rares, elle écoute de nombreuses démos. C’est au sein de Jobete Music, la célèbre branche d’édition musicale du studio Motown, qu’elle découvre une maquette prometteuse.
Séduite par le groove et le message, Anita décide de l’enregistrer.
C’est l’équipe de production d’Anita Baker qui a pris le relais pour concevoir les arrangements définitifs de l’album, produit par Michael J. Powel.
Dean Gant, un claviériste et arrangeur réputé de l’époque, s’est chargé des arrangements des claviers et des synthétiseurs en studio, en s’appuyant sur les accords créés par l’auteur.
La musique a été enregistré en partie dans le mythique studio Baker’s Keyboard Lounge à Détroit, le morceau se démarque par une ligne de basse funk très dynamique (slap bass) jouée par Freddie Washington, mariée à la voix de contralto chaleureuse et sautillante d’Anita Baker. Ce sera un succès planétaire.
Freddie Washington : le gardien du temple de la Soul
Freddie Washington (à la basse) et Ricky Lawson (à la batterie) ont magnifié la rythmique funk pour lui donner ce groove « West Coast / Quiet Storm » si lissé et propre au son de 1986. Chaque note de basse est pesante, sculptée pour faire bouger.
Freddie a joué avec les plus grands. Herbie Hancock, Michael Jackson, Phil Collins… C’est amusant de constater comment, dans la galaxie des grands interprètes, on retrouve toujours les mêmes.
Avec Anita Baker, sa basse s’arrête parfois net sur certaines syncopes (notes staccato) pour laisser la voix percer.
Sur « Same Ole’ Love », la priorité absolue de Freddie Washington est l’ancrage. En parfaite symbiose avec le batteur Ricky Lawson, son jeu se caractérise par un placement rythmique rigoureux, le « pocket ». Mais aussi un placement « laid-back » : Il joue très légèrement derrière le temps (le beat), ce qui donne au morceau cette sensation de décontraction, de fluidité et de confort. Le respect du silence enfin : Il utilise magistralement les notes piquées (staccato) et les silences. Ce ne sont pas les notes jouées qui créent le groove, mais l’espace laissé entre elles, permettant à la voix d’Anita Baker de respirer au premier plan.
Dans la fosse aux serpents
L’acoustique unique du Studio A de Motown (surnommé « The snakepit » ou la fosse aux serpents) était renommée. Ici a été créé fameux « Motown Sound ».
Washinghton joue sur une basse de type Jazz Bass (souvent sa fidèle Fender). Le micro chevalet est légèrement mis en avant pour obtenir ce grognement médium chaud et précis (punchy mais jamais agressif). L’égalisation est réalisée avec un bas-médium très dense, des aigus soyeux et aucunes sub-basses baveuses. Chaque note se détache avec une clarté chirurgicale dans le mixage audio.
Le génie de Freddie Washington sur ce titre réside dans sa capacité à faire chanter son instrument tout en restant minimaliste. Les couplets s’appuient sur un motif répétitif très solide basé sur les fondamentales. Pour dynamiser les transitions et les refrains, il utilise de subtils sauts d’octaves et des enrichissements harmoniques (comme des tierces ou des sixtes) qui soulignent subtilement les accords riches du clavier.
Juste avant le premier temps de la mesure suivante, il s’autorise de courtes lignes mélodiques ascendantes ou descendantes (souvent en utilisant l’échelle pentatonique mineure ou des chromatismes discrets). C’est sa marque de fabrique : propulser le morceau vers l’avant sans jamais saturer l’espace sonore.
Le clip officiel
Le clip vidéo a été réalisé en 1987 par Michael Bay, qui deviendra un grand réalisateur, notament des longs métrages Transformers et Armageddon.
C’est un véritable hommage à la ville de Detroit (Michigan) qui est l’ADN d’Anita Baker, qui est filmée dans des lieux emblématiques de la ville comme le mythique stade de baseball Tiger Stadium et le club de jazz Keyboard Lounge.
Marilyn McLeod et Darryl K. Roberts : les véritables auteurs
Comme toujours, je suis remonté à la source. Vous savez combien je suis attaché aux mélodistes, capables d’entendre des « tubes » avant tout le monde et de les jouer ou les transcrire sur papier. Le morceau est à l’origine écrit en Mi bémol majeur.
Contrairement aux ballades mélodramatiques ou aux chansons de rupture fréquentes à l’époque, « Same Ole’ Love » célèbre au contraire la stabilité, le réconfort et la maturité amoureuse. Les paroles décrivent un couple qui a traversé des hauts et des bas, des moments qui font rire, d’autres qui rendent triste, mais qui réalise que leur amour reste fort et inchangé, 365 jours par an.
Ce morceau éternel et inspiré est une histoire de famille. Les compositeurs sont Darryl K. Roberts (le neveu) et la célèbre compositrice Marilyn McLeod (sa tante) ! Cette dernière est issue d’une immense lignée de musiciens (elle est notamment la sœur d’Alice Coltrane et la tante du producteur Flying Lotus). En plus de ce titre pour Anita Baker, elle a composé d’immenses classiques de la soul comme « Love Hangover » pour Diana Ross. En travaillant avec son neveu Darryl, elle transmettait le flambeau à la génération suivante de musiciens de la famille.
Darryl K. Roberts n’a pas directement réalisé l’arrangement final que l’on entend sur la version studio de l’album Rapture. Son rôle crucial s’est joué à l’étape supérieure : l’écriture de la structure initiale de la chanson (la démo d’origine), qui a servi de fondation absolue aux arrangeurs en studio.
C’est bien Darryl qui a imaginé et posé les bases sur la maquette originale. Mais aussi la grille d’accords au clavier, les harmonies et la mélodie principale vocale qu’Anita Baker allait reprendre. Mais aussi la structure rythmique de base propre au style Soul/Funk qu’il maîtrisait (lui-même étant claviériste et bassiste de groupes de funk à cette époque). C’est à dire… Tout !
Darryl K. Roberts est véritablement l’auteur de cette chanson. Son travail de composition contenait déjà le tempo et l’ossature harmonique qui ont guidé les arrangeurs en studio. Tout était déjà là comme le reconnait Freddie Washington lui-même dans cette interview (à 6:12) :
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