Quel guêpier !

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A Marseille on est très ouvert. Entendez que 9 mois sur 12, portes et fenêtres sont démontées et qu’on vit sur les terrasses, souvent dans le plus simple appareil. Il advient qu’on s’y laisse vivre…  Des siestes entomologiques à la Jean Henri Fabre tant il est vrai que l’écosystème terrassier est riche pour l’observateur silencieux. Les lézards grimpeurs bien sûr, qui vous fixent de leur œil malin au bout d’une tête montée sur cardan, mais surtout des insectes. Ceux qui viennent à pied, cétoines, bousiers et même majestueux capricornes et ceux qui arrivent par les airs pour se poser parfois : Cigales, Flambés, Machaons, Jasius, majestueux lépidoptères ayant échappés à la folie des pesticides que j’évoquais dans un article pour le magazine Détours en France

Taille de guêpe

A l’heure ou l’été se dilue dans l’hiver pour quelques mois de rigueur méridionale (les premières pluies vont arriver…) il me faut vous narrer l’une de nos aventures caniculaires.

Écrivant depuis longtemps, j’ai connu l’époque de la page blanche et du stylo en l’air. Mais aujourd’hui, à l’ère « cybère », ce sont les avant-bras qu’on tient en l’air, petites pattes de devant frétillantes dans le vide à la recherche du temps perdu, à la façon des suricates du désert debout sur leurs pattes de derrière… Ainsi donc, je traquais l’inspiration, cherchant l’image, capturant des mots pour en faire des phrases, distillant goutte à goutte un peu de sens sans plomb quand l’été des guêpes maçonnes est arrivé.

LA guêpe maçonne pensais-je, de retour ici comme chaque année… Un vol précis, au dessus de mon nez, un peu de farfouillage derrière un livre et retour… dard dard. Rien de bien méchant. Et même intéressant de voir ce corps improbable, articulé comme un robot, réussir à chaque fois ses atterrissages dans ma littérature… Qu’y fabrique-t-elle ? Un nid ? Mange-t-elle du papier ? Un plat de caractère…

J’ai toujours été fasciné par ces hyménoptères baptisés pompiles, apparus il y a 150 millions d’années, contemporains des dinosaures mais qui eux n’ont pas disparus. Une famille suffisamment nombreuse (>4000 sujets) pour compter des spécialistes qui les étudient. Et tandis que ma compagne horrifiée par ces « guêpes » qui fusaient, cachait sa terreur derrière ses mains sur les yeux, j’observais leur vol précis, pressé, sans me douter un instant de ce qu’elles transportaient…

Au feu, les pompiles !

Nous avions une lampe à pied de taille humaine dans un coin du salon. Avec son abat-jour de papier elle ressemblait à un fantôme. Allumée, phare dans la nuit, elle servait sans doute de guide aux moustiques curieux de sang royal mais surtout aux gros bombyx qui venaient s’y poser. C’est vers minuit qu’un terrible vrombissement retentit : des centaines d’insectes inconnus toquaient en désordre dans la lampe, ivres de lumière ! Une génération spontanée, fort surprenante. Un évènement, tandis qu’une fumée d’insectes noirs commençait à sortir de la cheminée du haut.

Tandis que j’allais chercher de quoi démonter l’abat-jour pour révéler le mystère, je retrouvais mes enfants devant la lampe habitée, engagés dans un combat mortel à la Dart Vador, armés de bombes insecticides. J’ai fait cesser là ces baygonneries, expliquant à des enfants peu convaincus et hilares les vertus de la biodiversité… C’est à la main que nous avons poursuivi le transfert des nouveau nés vers l’extérieur. Car nous trouvâmes aussi des centaines de petites amphores de terre qu’on devinaient minutieusement façonnées à la salive d’insecte ; des berceaux ! Vides de la nouvelle génération de pompiles qui venaient de naître.

Pas folle la guêpe

Des mois plus tard, saisi d’une brutale envie de Mark Twain, je déterrais des rayonnages de la bibliothèque l’un de ses ouvrages : Un majestueux fossile littéraire. Le livre résista un peu, craqua, et je découvris alors ma maison reconstruite de l’intérieur : Les amphores extraterrestres ! Il y en avait partout derrière les livres, dans la moindre anfractuosité des meubles. Il y en avait sans doute autant que dans la lampe où nous avions assisté à l’explosive éclosion. Ma bibliothèque avait une vie cachée, au delà des mots figés sur le papier : une maternité pour les pompiles des alentours qui avaient dû se passer le mot, trop contents de cette aubaine permissive !

Et je compris alors la raison de ces vols long courriers qui me distrayaient tant de l’écriture. Car entre temps je m’étais renseigné sur les moeurs de ces pompiles à la vie courte, entièrement tournée vers la reproduction (comme nous tous). Ainsi, l’âge d’un pompile adulte est généralement de quelques semaines à quelques mois – le mâle ne survit pas longtemps à sa décharge, tandis que le cycle complet (de l’œuf à l’adulte) s’étale sur une année, incluant une longue phase d’hibernation pour les femelles fécondées. Dès lors celles-ci n’ont qu’une obsession : construire un nid dans un endroit tranquille, y transporter unes à unes des araignées anesthésiées, et pondre ! Les larves se développent alors en consommant à petites bouchées l’araignée paralysée, puis tissent un cocon où elles séjournent plusieurs mois avant de devenir adultes.

Je suis toujours saisi par ce comportement de prédation exclusive sur les araignées, que les guêpes maçonnes paralysent pour nourrir leurs larves ! Et je vous renvoie à ce texte tellement littéraire bien que scientifique, extrait des souvenirs entomologiques du grand naturaliste Jean Henri Fabre :

… »Cette proie, je l’ai vue, à force d’attendre et d’épier ; je l’ai vue entre les mandibules du chasseur. C’est la Tarentule à ventre noir, la terrible Araignée qui, d’un coup de son arme, extermine net un Xylocope, un Bourdon ; c’est l’Aranéide qui tue un moineau, une taupe ; c’est la redoutable bête dont la morsure ne serait peut-être pas sans danger pour nous. Oui, voilà le menu que le fier Pompile destine à sa larve… L’oeuf de l’hyménoptère est collé, non à la face ventrale de la victime, mais bien à la face dorsale, vers le milieu, près de la naissance de l’abdomen. Il est blanc, cylindrique et d’une paire de millimètres de longueur.

Ainsi, pendant tous ces étés, j’assistais donc innocent à un transport d’araignées. Qui gisaient paralysées au fond de leur prison de terre, attendant que les larves de pompiles les dévorent vivantes. Quelle horreur !

Vous avez vu ? Spontanément, nous avons décidé que certaines espèces méritent d’être sauvées (les gros pandas pelucheux, les dauphins…) alors que d’autres provoquent la répulsion et sont vouées au pesticides ; une sauvegarde de la biodiversité sélective… Araignées, moustiques, victimes de notre anthropomorphisme ? Ainsi on dresse des annuaires des espèces en voie de disparition, des inventaires de la faune mais sans jamais y faire mention des bactéries, des virus, des algues, des champignons, des unicellulaires… Question de taille ?  Ou de préjugés ?

Publié le Juil 1, 2025

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