Première plongée au siphon du Goueil Di Her par Norbert Casteret

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Plonger en siphon… J’ai entrepris (enfin) de trier des caisses de vieux papiers qui sédimentaient sous la poussière des ans. Entre mes mains fébriles coulaient insoumises des liasses de textes manuscrits, de « carbones » pâlis de « machine à écrire », d’autres imprimés, pattes de mouches presque illisibles réalisées à l’imprimante « matricielle à points » issues de mes premiers ordinateurs (les disquettes étaient alors taillées dans le marbre et sont bien entendu illisibles aujourd’hui).

Je regardais, désabusé, ces milliers de mots qui me coulaient entre les doigts, seules traces subsistantes de récits d’explorations anciennes, de fictions, de billets qui n’étaient pas encore de blog. C’est alors que je remarquais une écriture qui n’était pas la mienne ! J’exhumais ainsi un compte rendu du grand Norbert Casteret lui même ! Plonger en siphon ! Il s’agissait de sa tentative d’exploration en plongée du Goueil di Her, la résurgence karstique du réseau Félix Trombe – Hennemorte dans l’Ariège. Une plongée souterraine, nu, avec une lampe électrique enfermée dans un bocal à confiture et des tiges de saule en guise de fil d’Ariane ! Par une température d’eau de 6° C…

Ce fut un jeu, grâce à nos moyens informatiques puissants actuels qui tiennent tous dans nos téléphones (scanners, reconnaissance optique de caractère, prise de textes sous la dictée, Intelligence artificielle) de numériser et de transcrire ce texte historique. Je ne résiste pas au plaisir de le partager avec vous.

Goueil Di Her, 23 juillet 1949
« En moto avec Raoul. Au siphon nous faisons des ligatures en fil de fer avec nos perches et nous insinuons notre tige sous l’eau après avoir fixé à l’extrémité une lampe électrique allumée dans un bocal de verre étanche. Le procédé s’avère efficace et la lueur de la lampe se voit sous l’eau.

Plonger en siphon. Norbert CasteretLe niveau du lac a baissé de 3 cm depuis le 21 soit 48 cm au-dessous du repère. Je me déshabille pour me revêtir de lainages. Je me harnache du scaphandre (un Le Prieur emprunté à Joseph Delteil) et, porteur d’un bocal contenant deux lampes électriques allumées, je m’enfonce sous le siphon en me guidant le long de la perche. Je ne suis pas assez lesté et éprouve des difficultés pour avancer et évoluer. J’arrive toutefois jusqu’à l’extrémité de la perche où la lampe du bocal éclaire toujours. Le froid est intolérable, la visibilité assez limitée ; j’en entrevois la voûte immergée, des parois accidentées… Pour aller de l’avant, je tire la perche pour la faire avancer vers l’inconnu, mais mon défaut de lest me fait trop léger. Et au lieu de faire progresser la perche c’est moi qui recule. Les efforts m’essoufflent et m’obligent à dépenser beaucoup d’air. Devant l’insuccès de ma manœuvre, je me détermine à faire demi-tour, toujours suivant la perche et la corde que Raoul tient sur le rivage. Je n’ai passé sous l’eau qu’une minute environ et progressé de 8 à 10 m.

Raoul fait à son tour une plongée, mais négligeant le guide de la perche, il nage sous l’eau vers la droite, monte en surface et débouche dans une poche d’air emprisonnée sous une voûte en cloche. Il revient sans avoir entrevu de prolongement (tandis que pour ma part, j’ai constaté que le champ était libre devant moi). En somme c’est une première expérience. La prochaine fois nous serons plus familiarisés et avancerons plus loin »

Norbert Casteret

 

Plonger en siphon. Norbert Casteret

Une longue histoire

Norbert Casteret dans les siphons pyrénéens. Ici à Montespan…

 

Le Goueil Di Her est un émissaire temporaire, résurgence du vaste réseau Trombe du massif de la Coume Ouarnède dans les Pyrénées. Un des réseaux qui a été le plus exploré en spéléologie et où des dizaines de jonctions ont été réalisées entre gouffres, grottes et résurgences, comme on peut le constater sur le remarquable site qui lui est consacré. En particulier le gouffre de la Henne Morte abondamment cité dans les ouvrages de Norbert Casteret lui-même et dont les explorations épiques font partie des grandes heures de la spéléologie.

Le siphon qui barrait le Goueil Di Her était en fait très court et fut exceptionnellement désamorcé lors d’un étiage d’été, ce qui avait permis l’exploration au delà. Mais c’est le Docteur Dufour, du Spéléo Club de Paris qui pourra plonger en siphon et le franchira plus tard, au cours d’une expédition menée par Jean Deudon. Avant de s’y noyer l’année suivante…

 

La Dépêche, 22 avril 1957

 

Plonger en siphon. Docteur Dufour. Goueil di her

Il se trouve que j’étais jeune membre du Spéléo Club de Paris et que j’ai connu Jean Deudon. Inutile de dire que mes premières tentatives de plongée spéléo n’étaient pas encouragées, les ténors du clubs étant encore marqués par le drame survenu au Dr Dufour, et d’autres après lui. En ces temps de pionniers, plonger en siphon était considéré comme suicidaire.

Mais c’est aussi l’époque où j’ai connu Marcel Ichac le cinéaste (auteur entre autres des films sur la conquête de l’Annapurna dans l’Himalaya et du gouffre de Padirac). Dans les salons lambrissés de la rue de La Boétie, on croisait aussi Max Couderc (chef des expéditions à Padirac), Felix Trombe (un scientifique qui construira plus tard le premier four solaire à Odeillo) et quantité d’autres explorateurs. Sans parler des montagnards (le spéléo club était une annexe du Club Alpin Français) aussi célèbres qu’aristocrates.

Nul doute que dans un tel vivier j’ai pu prendre mon essor pour écrire à mon tour d’autres belles pages de l’exploration, portant loin sous la terre la lumière du club, en particulier à Padirac.

Publié le Oct 10, 2025

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