Etat policier

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A l’occasion de mes plongées profondes dans l’univers des éditeurs, je découvre encore des choses dans les codex mystérieux des règles typographiques et de l’orthographe traditionnelle (ou celle rectifiée de 1990 – oui, il y en a deux !). Et surtout dans le choix des fontes, une Terra Incognita pour la plupart d’entre nous. D’où ce billet pour tenter d’y voir plus clair.

Un Garamond sinon rien

Savez-vous que la typographie la plus employée pour les romans et les livres de poche en littérature est le Garamond, souvent suivi de près par le Times New Roman et le Baskerville ? Pourquoi ?

Le Garamond possède des empattements (serifs) délicats et un contraste subtil entre les pleins et les déliés. Sa très haute lisibilité en fait la police reine de l’édition littéraire. C’est d’ailleurs la police historique utilisée pour les ouvrages de la prestigieuse Bibliothèque de la Pléiade ou pour l’édition des livres de la saga Harry Potter.

Il faut aussi considérer trois aspects :

  • Le standard historique : Le Garamond est considéré comme le « paradigm of quality » (modèle de qualité) pour le livre de poche et la littérature générale depuis des décennies. Des collections prestigieuses comme la Bibliothèque de la Pléiade l’utilisent exclusivement depuis 1931.
  • La grande disponibilité : Il n’existe pas une seule police Garamond, mais un répertoire immense de déclinaisons. On dénombre plus de 200 versions numériques différentes (comme l’Adobe Garamond Pro, le Garamond Premier Pro ou l’EB Garamond), ce qui multiplie sa présence sur le marché.
  • L’argument économique : Une étude célèbre a démontré que le Garamond est l’une des polices les moins gourmandes en encre et en papier (en raison de sa structure compacte et de sa « chasse » étroite). Pour les gros tirages de livres de poche, ce choix permet aux éditeurs de réduire significativement les coûts d’impression, ce qui pousse une immense majorité d’entre eux à la privilégier.

Il y a des faux Garamond !

Etat policierL’histoire du Garamond est l’une des plus fascinantes et des plus complexes de la typographie, marquée par des chefs-d’œuvre de la Renaissance, une erreur d’attribution historique qui a duré des siècles, et une adaptation numérique incontournable. Voici les grandes étapes de son évolution.

La création à la Renaissance (XVIe siècle)

Vers 1530-1540, à Paris, le graveur et fondeur Claude Garamont (écrit avec un « t ») dessine et taille des caractères romains d’une grâce et d’une clarté inédites.

Il s’inspire des travaux du célèbre imprimeur vénitien Alde Manuce, tout en y apportant la géométrie et l’élégance de la Renaissance française.

Ses caractères supplantent progressivement l’écriture gothique en Europe. À sa mort en 1561, bien qu’il finisse dans la pauvreté, ses poinçons de plomb et ses matrices sont vendus et dispersés, notamment auprès de l’imprimeur anversois Christophe Plantin – il y a une police « Plantin« , permettant la diffusion de son style à travers tout le continent.

Un quiproquo historique : Jean Jannon (XVIIe siècle)

Mais, en 1621, le typographe français Jean Jannon grave une police très proche du style de Garamont, appelée le Caractère de l’Université. En 1825, l’Imprimerie Nationale adopte les matrices de Jannon et déclare par erreur qu’il s’agit de l’œuvre originale de Claude Garamont. C’est seulement en 1926 que la chercheuse Beatrice Warde découvre la vérité : la plupart des polices de caractères commercialisées à l’époque sous le nom de « Garamond » étaient en réalité basées sur les travaux de Jean Jannon, et non de Garamont.

Le « redesign » et l’ère numérique (XXe et XXIe siècles)

Aujourd’hui, il n’existe pas une seule police Garamond, mais plus de 200 déclinaisons numériques qui se répartissent en deux catégories principales :

Les faux Garamond (basés sur Jean Jannon) : Le Garamond n° 3 ou le célèbre Adobe Garamond (créé par Robert Slimbach en 1989).

Les vrais Garamond (directement inspirés des poinçons originaux de Garamont) : Le Stempel Garamond (1925), le Granjon, ou encore le célèbre Sabon créé par Jan Tschichold.

Plongée dans la préhistoire

Etat policierJ’ai le privilège d’avoir connu et pratiqué pratiquement tous les modes d’expression écrite, de la plume d’oie (presque) aux IA.

J’ai en effet appris à l’école primaire à écrire à l’encre avec un « porte plume » constitué d’un corps en bois au bout duquel on fixait une plume « gauloise » ou « sergent major » (mes préférées) à tremper dans un encrier de porcelaine blanche, placé dans un trou, en haut et à droite de nos pupitres en bois. Presque les mêmes qu’on retrouvait à la messe pour prier…

Le fayot de la classe était chargé de les remplir avec l’encre violette d’une grande bouteille munie d’un bec verseur. Une activité à haut risque dans la mesure ou un débordement catastrophique était toujours possible, surtout sous les bourrades et les pinçons. A nous les pâtés et le « buvard », un papier absorbant épais pour absorber ces tâches et sécher la graphie plus vite.

Etat policierEnsuite est venu des Etats-Unis (avec la mythique « Underwood« , la « machine à écrire » ! Il n’y avait que très peu de caractères possibles : en gros des polices à chasse fixe (monospaced), c’est-à-dire que chaque lettre (du « i » étroit au « m » large) occupait exactement la même largeur horizontale. Typiquement : Courrier ou American Typewriter.

Et deux couleurs (noir ou blanc) avec un ruban encreur à rayure.

 

 

Etat policierPuis, eu lieu la révolution de « l’IBM à boules », une machine électrique qui faisait le bruit d’une mitrailleuse lourde avec des boules, justement, couvertes de caractères en relief. Il fallait acheter une boule par caractère mais on pouvait en changer en quelques secondes. Typiquement on disposait de Prestige Elite : la police de bureau la plus populaire sur la Selectric, pour caser plus de texte par page. Mais aussi la Letter Gothic : une police bâton (sans empattement), dessinée spécifiquement pour les tableaux, formulaires et documents techniques. La Courier 12 : la déclinaison plus compacte du Courier. L’Elite 72 : une variante standard à empattements.

Mais aussi la Press Roman : directement inspirée du Times New Roman. L’Univers : Une police sans serif moderniste très prisée. La Bodoni : pour des documents à la mise en page plus élégante.

Hors des bureaux, chez les graphistes ou les imprimeurs, c’était le règne des machines composeuses et des « lettres transfert » de type Letraset. On allait acheter ces feuilles par brassées entières.

Je me souviens de ma mère, penchée sur sa table à dessin, en train de frotter avec un poinçon rond sur la feuille plastique pleine de caractères, en train de « faire de la lettre » pour divers clients. En effet, l’espacement des caractères et autres subtilités se faisaient « au coup d’oeil » et l’on faisait confiance aux artistes pour cela. Puis vint l’avènement de la Publication Assistée par Ordinateur. Ce qui occasionna des cris d’orffraies dans bien des métiers. Au moins autant que ce qu’on entend actuellement à propos de l’IA…

PAO

Steve jobs, après un de ses trips au LSD, à moins que ce ne soit au retour de son séjour hindou dans un ashram, voulut pour ses Macintosh de la variété dans les typographies. Ainsi fut inventé le Postscript, le Wysiwyg (what you see – what you get), les traitements de textes, Photoshop, Illustrator, les logiciels de mise en page et pas mal d’autres trouvailles. Ainsi sont apparues dans tous les foyers les polices de caractères, pour le meilleur et pour le pire.

En effet, parmi les millions de polices disponibles et plus encore dans les « polices fantaisie », la plupart d’entre-nous se perdent. Alors que chaque police (et ses variantes et différentes formules optiques) ont leur usage précis.

C’est à la sortie de Windows 95 (pâle copie du Macintosh) qu’avec un mauvais goût qui ne s’est jamais démenti, Microsoft a proposé alors la police Comic Sans. Pardon à ceux qui l’utilisent toujours (parce qu’il l’ont sous la main) mais elle à été crée au départ comme un gag et est particulièrement honnie des professionnels. Les psychologues considèrent en outre que ceux qui l’utilisent sont immatures.

C’est Comic !

L’histoire commence en octobre 1994 chez Microsoft, sous l’impulsion du typographe Vincent Connare (!). Conçue à l’origine pour répondre à un problème de design très spécifique, elle est devenue par accident l’une des polices les plus célèbres, les plus utilisées et les plus détestées au monde.

Cette année-là, Microsoft développe en effet un logiciel baptisé Microsoft Bob, une interface simplifiée sous forme de maison, destinée à rendre l’utilisation des ordinateurs plus ludique pour les enfants et les débutants.

Pour guider l’utilisateur, l’interface met en scène un petit chien cartoonesque nommé Rover. En testant la version bêta du programme, Vincent Connare remarque un détail qui le choque : le chien s’exprime à travers des bulles de dialogue écrites en Times New Roman. Il juge cette police à empattements beaucoup trop formelle, austère et inadaptée pour l’univers enfantin du logiciel. Décidé à concevoir une typographie plus amicale et amusante, Vincent Connare regarde ce qu’il a sous la main au bureau. Amateur de bandes dessinées, il s’inspire directement du lettrage à la main de deux romans graphiques célèbres présents dans son bureau.

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Microdaube : le triomphe du mauvais goût !

Ne pouvant pas simplement copier les lettres existantes, il dessine manuellement à l’ordinateur de nouveaux caractères aux contours arrondis. Il nomme d’abord son projet Comic Book avant de se raviser pour Comic Sans (« sans » faisant référence à une police sans empattement, ou sans-serif).

L’ironie de l’histoire veut que la Comic Sans n’ait jamais servi à l’usage pour lequel elle a été créée. Lorsqu’il livre sa police, le développement de Microsoft Bob est trop avancé : toutes les boîtes de dialogue ont été calibrées au pixel près pour la taille de la Times New Roman. Adapter l’interface aurait pris trop de temps, et Microsoft Bob sortira finalement sans elle (et s’avérera être un immense échec commercial).

Cependant, la police reste dans les serveurs de Microsoft. Elle est d’abord intégrée dans le logiciel 3D Movie Maker. Excellent logiciel Windows, au passage, racheté à des tiers, comme il se doit et qui n’avait pas besoin de ça ! Puis elle est incluse dans le pack de polices standard du système d’exploitation Windows 95. Ce qui constitue de vrai crime de lèse bon goût !

En devenant accessible en un clic à des millions d’utilisateurs d’ordinateurs personnels à travers le monde, elle échappe totalement au contrôle de son créateur. Le grand public commence à l’utiliser massivement pour tout et n’importe quoi : courriers administratifs, menus de restaurants, faire-part, invitations, et même des avis de décès ou des présentations scientifiques majeures (comme celle du Boson de Higgs par le CERN en 2012). Si !

C’est ce détournement massif et son utilisation hors contexte qui provoqueront le rejet total des graphistes professionnels et donneront naissance à des mouvements pour demander son interdiction à la fin des années 90. Malgré les critiques, elle possède une qualité reconnue par plusieurs études : ses lettres irrégulières la rendent particulièrement facile à déchiffrer pour les personnes dyslexiques. Ben voyons…

Vous avez-dit fontes ?

Déjà, pourquoi les appellent-on les fontes de caractères ? Tout simplement parce que, à l’époque de Gutenberg et de l’impression au plomb métallurgique, le terme « fonte » venait directement du verbe fondre. Pour imprimer un texte, les fondeurs devaient couler un alliage de métal fondu (souvent du plomb, de l’étain et de l’antimoine) dans des moules uniques afin de fabriquer les petits blocs de lettres interchangeables. Voir aussi à ce propos l’article sur les tirets cadratins. Et pour rester dans ce monde de l’imprimerie, également l’article sur le papier « bouffant »…

Quoiqu’il en soit, 80 % des livres sont écrits avec la police de caractère Garamond. On dit qu’il s’agit de la plus belle police de caractère en italique jamais crée ! Mais il est temps de faire un peu de classement dans nos esprits embrumés.

Interrogatoire de police

Pour y voir plus clair (!), les polices sont divisées en cinq grandes classes :

Les polices Serif

Elles sont très faciles à reconnaître puisque tous les caractères sont pourvus de petites queues : Elles possèdent de petites extensions ou lignes au bout des bras et des pieds des lettres (les empattements).

Elles sont traditionnelles, académiques, élégantes et formelles. Pour les longs blocs de texte imprimés (romans, journaux), car les empattements guident l’œil d’une lettre à l’autre et facilitent la lecture sur papier.

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Les polices bâton

Au contraire : coupons les queues, voici les polices « bâton ». Les lettres ont des extrémités nettes, droites et épurées, sans aucune fioriture.

C’est moderne, minimaliste, neutre et direct. Idéales pour le numérique (écrans d’ordinateurs, smartphones), les titres, la signalisation et les logos de marques technologiques. Elles restent très lisibles même en petite taille sur écran.

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Les polices Script

C’est le domaine des lettres manuscrites ou cursives. Elles imitent l’écriture à la main, souvent avec des lettres liées les unes aux autres et des courbes fluides.

Elles sont personnelles, créatives, élégantes ou sophistiquées… À utiliser toutefois avec modération. Elles sont parfaites pour les invitations de mariage, les certificats, les titres ou les logos de luxe. Elles deviennent vite illisibles dans un long texte.

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Les polices Display / Decorative (fantaisie ou décoratives)

Ce sont des polices originales, graphiques et stylisées qui n’entrent dans aucune autre catégorie (formes géométriques, lettres thématiques, effets de texture). Uniques, expressives et percutantes.

Strictement réservées aux grands titres, aux affiches ou aux logos. Elles cherchent à attirer l’attention ou à transmettre une émotion précise plutôt qu’à être faciles à lire.

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Les polices Monospace

Une catégorie technique particulière, à chasse fixe. Contrairement aux autres familles où chaque lettre prend une largeur différente (un « w » est plus large qu’un « i »), les lettres d’une police Monospace ont toutes exactement la même largeur. Elles sont principalement utilisées pour le code informatique (programmation) afin que le texte soit parfaitement aligné verticalement.

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Encore un peu plus !

Mais parmi les polices qui nous occupent, celles utilisées dans l’édition, il y a encore une grande classification à connaître : La Vox-Atypi, le système de référence universel créé en 1953 par Maximilien Vox pour regrouper les polices de caractères selon leurs caractéristiques historiques et structurelles.

Dans le monde de l’édition et de la typographie, on distingue principalement les groupes historiques (les polices à empattements) et les groupes modernes.

Les polices Classiques

Ce sont les polices historiques, reines de l’édition de livres imprimés. Elles évoluent chronologiquement de la Renaissance au XIXe siècle.

Les Humanes (XVe siècle) : Inspirées des écritures manuscrites des scribes italiens. Elles possèdent un axe incliné vers l’arrière et une traverse du « e » souvent oblique.  Exemple : Hadriano, Jenson, Centaur...Etat policierLes Garaldes (XVIe-XVIIe siècles) : Contraction de Garamond<!

Elles représentent l’âge d’or de la typographie de la Renaissance. Leurs proportions sont plus fines que les Humanes, l’axe est redressé et le contraste entre pleins et déliés est modéré. C’est la famille la plus utilisée dans les romans français. Exemples : Garamond, Bembo, Sabon

Etat policierLes Réales (XVIIIe siècle) : Polices de la période des Lumières (le « Romain du Roi »). Elles affichent une transition vers la modernité : l’axe des lettres est presque totalement vertical et le contraste entre les traits fins et épais s’accentue. Exemples : Baskerville, Times New Roman, Caslon.

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Les Didones (Fin XVIIIe – Début XIXe siècle) : Nommées d’après les célèbres fondeurs Didot et Bodoni. Elles incarnent le raffinement technique de la révolution industrielle. Le contraste est extrême entre des pleins très noirs et des déliés d’une finesse capillaire, avec des empattements horizontaux et filiformes. Très élégantes, elles sont idéales pour les titres mais fatigantes pour les longs textes courants. Exemples : Didot, Bodoni, Walbaum.

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Les polices Modernes et Techniques

Apparues au XIXe et XXe siècles avec l’essor de la publicité, des journaux et de l’informatique.

Les Mécanes (ou Égyptiennes) : Créées à l’origine pour capter l’attention dans les affiches publicitaires du XIXe siècle. Leurs empattements sont rectangulaires, massifs et de la même épaisseur que le reste de la lettre. Elles évoquent la robustesse et le monde industriel. Exemples : Rockwell, Courier, Clarendon.

Etat policierLes Linéales (ou Sans-Serif / Bâtons) : Totalement dépourvues d’empattements. Elles dominent le design moderne, l’affichage urbain et le web. Exemples : Helvetica, Univers, Futura, Arial.

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Les Incises : Polices dont le dessin rappelle les lettres gravées dans la pierre (comme les inscriptions romaines). Leurs empattements sont très discrets, formés par un simple élargissement de l’extrémité des traits. Exemples : Optima, Albertus.

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Ce billet que vous lisez sur ce blog en police Roboto (avec les sous titres en Poppins) – je les change d’un clic, attention, faut pas me pousser ! J’espère donc que ce billet très long vous aura intéressé voire fait sourire et que vous avez appris et surtout bien révisé. Interro écrite, demain, 9h ! Bonjour chez vous !

 

Publié le Oct 7, 2026

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