Corniche Kennedy – Maylis de Kerangal. Ce livre déploie un souffle d’été brûlant sur les hauteurs de Marseille, là où la mer et la ville se heurtent dans un élan de lumière et de vertige. Sur un bloc de béton que l’on nomme « La Plate », une bande d’adolescents se jette chaque jour dans le vide, à la recherche d’un instant suspendu où le corps défie la gravité et l’esprit s’affranchit des peurs.
Un lieu emblématique connu de tous les marseillais qui roulent sur la corniche depuis le centre ville en direction des quartiers sud. Peu après la « plage Passédat » et son restaurant gastronomique, le Rhul et le théâtre Sylvain en plein air, l’anse de la fausse monnaie et juste avant la plage du Prophète qui aura son importance à la fin du roman.
Le regard d’un commissaire, à la fois observateur et témoin, glisse sur eux, entre fascination et inquiétude, comme si ce ballet aérien révélait les failles d’une société où la jeunesse cherche à s’arracher à ses racines pour mieux se reconnaître. Kerangal, d’une plume à la fois sensuelle et acérée, peint l’adolescence comme un état de lisière, où chaque plongeon devient un rite initiatique, chaque chute un passage vers l’âge adulte. La corniche, frontière entre les quartiers populaires et les beaux immeubles, devient le théâtre d’une rencontre entre mondes opposés, où la mer et le vent portent les échos de vies qui s’entrecroisent, se heurtent et parfois se sauvent.
Dans ce roman, la lumière de juin, la pierre brûlante et les corps en apesanteur s’unissent pour créer une atmosphère à la fois fragile et puissante, où chaque instant semble suspendu entre la chute et la grâce. Par des acteurs jeunes, toujours, délinquants, parfois, attachants, forcément. Pour rendre cette ambiance « insurrectionnelle » Maylis de Kerangal utilise un style très travaillé, entre le récit et le dialogue, une variante du fameux langage « parlé » inventé en son temps par Céline et qui révolutionna la littérature.
« Tolérance zéro. En conséquence de quoi, les divers sauts et plongeons dangereux opérés depuis les rochers de la corniche seraient passibles de fortes sanctions au même titre que les chiens sur les plages qu’ils soient ou non muselés, tenus en laisse, les feux, les concerts spontanés, les tam-tams et les djembés, les nudistes hors du périmètre autorisé, les campeurs, les jet-skis dans la bande des trois cents mètres, les bateaux en excès de vitesse, les pêcheurs sous-marins sans permis quand munis de tridents et de fusils de chasse, les vols, évidemment, les radios et chaînes hi-fi portables à plein volume, la vente sauvage de beignets, de chichis, de glaces, de café, de thé à la menthe, de paréos, de journaux, de cigarettes et de briquets, de tout ce qu’un homme en boubou peut trimbaler sur son dos, dans ses bras, la mendicité et le racolage, les nuits à la belle étoile, dorénavant tout cela »…
Maylis de Kerangal
Maylis de Kerangal est née le 16 juin 1967 à Toulon et grandit au Havre. Elle est la fille et petite-fille de capitaines au long cours, ce qui imprègne son œuvre d’une passion pour les voyages et les histoires de mer. Après des études d’histoire, de philosophie et d’ethnologie à Paris, elle s’engage d’abord dans l’édition avant de se consacrer à l’écriture, publiant son premier roman, Je marche sous un ciel de traîne, en 2000.?
Son style singulier, à la fois poétique et intense, explore les rapports humains, la transformation et la résilience, comme dans Corniche Kennedy (2008), Naissance d’un pont (2010, prix Médicis), ou encore Réparer les vivants (2014), qui retrace le périple d’un cœur transplanté et remporte de nombreux prix littéraires. Elle s’attache toujours à donner vie à des sujets souvent tournés vers la vie, la mort et la mémoire, mêlant rigueur documentaire et souffle romanesque.
« Alors, on lança la chasse aux enfants de la corniche. On vit se multiplier les patrouilles de police, les escouades de VTT, la ronde des vedettes rapides, on entendit s’amplifier le hurlement des sirènes et le crissement des pneus qui freinaient en travers des virages, puis dérapaient Starsky et Hutch, on écouta s’accroître l’écho du claquement des portières. Le long de la quatre voies, des agents de la Sécurité du littoral, sapés en civil et dûment chapitrés – aucune violence, je ne veux aucune violence, n’allons pas en faire des martyrs ! »
Le film
Le livre « Corniche Kennedy » de Maylis de Kerangal est adapté au cinéma en 2017. L’occasion de voir « en vrai » la fameuse corniche quand on n’a pas la chance d’être marseillais…

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