Rodrigues : Tu couches ou pas ?

Poisson crapaudSur le chemin de l’Hôtel Mourouk Ebony, au sud est de l’île Rodrigues, l’immensité du lagon de 200 km2 se révèle ; une ceinture de corail turquoise frangée d’écume, protégeant l’île du grand large : Un faux air de Maldives ou d’atoll du Pacifique… Le vent souffle encore très fort et toutes les sortes de nuages se font et se défont dans un ciel qui vire en un instant du blanc au bleu en passant par toutes les nuances de gris… Un gros cumulus est en train de vider son grain sur la mer  quand je remarque en contrebas les toits rouges d’un village de poupée : C’est le Mourouk Ebony, idéalement placé en face de la rivière bleue de la passe. C’est ici que s’est installé Benoit Debaize, « Bouba », qui a fait sienne cette maxime locale :  « A Rodrigues si tu t’agite tu te cogne ! »  De fait, ici on sait prendre son temps.

Bouba est un doux colosse qui marche en dansant, à la manière des ours, son corps légèrement arqué gardant la forme du hamac. Il a adopté la barbe des pirates et le vent changeant est son coiffeur. Je ne me lasse pas de l’entendre parler avec le chantant accent mauricien dont il est originaire et où il est question à tout propos de Laaaagon, en faisant bien traîner le Laaaa… C’est lui qui a découvert la plupart des sites qu’il exploite aujourd’hui, avec l’aide de son fidèle pilote Francis et des pêcheurs locaux qui savent parfaitement lire les fonds à la surface de l’océan mais pour qui c’était toute une aventure de sortir du lagon se souvient Benoit. Féru de photo sous-marine il a entrepris un inventaire faunistique de Rodrigues et c’est un passionné, un « homme à la mer » qui m’envoie presque tous les jours depuis notre rencontre des nouvelles de son île, comme dans le courrier de ce matin :

Benoit Debaize« Ici c’est tantôt  pétole et tantôt vent de l’est… Ce qui veut dire que l’été s’installe et qui dit hausse de temps dans l’océan dit changement du comportement des acteurs et animateurs sous-marin. Le temps des amourettes a porté ses fruits… On retrouve  dans la Grande Passe, une diversité de juvéniles, mérous, papillons, demoiselles, carangues, labres, scorpions, et aussi les poissons crapaud…

Nous vivons un moment magique en ce moment car c’est la période de transition hiver-été. A savoir que ce sera bientôt la ponte des coraux, donc plongée de nuit programmée… »

Pour découvrir la richesse de cette partie de la côte point n’est besoin d’aller très loin : Dans moins de deux mètres d’eau, à l’aplomb du mouillage de la barque du centre de plongée vit un poisson crapaud, espèce rarissime ailleurs et qu’on découvre ici dès le baptême ! Mais pour cette première plongée, Benoit m’emmène un peu plus loin, en bordure de la passe, sur le site de Couzoupa.

Comme je m’intéresse à l’origine des noms, Bouba me raconte l’histoire. C’est ici qu’après de longues traversées les navires jetaient l’ancre. Les marins, dont les testicules alourdis avaient tendance à frotter sur le pont, n’avaient qu’une hâte : Débarquer pour ramener à bord de belles indigènes, afin de leur faire « visiter » le bateau… Ces hommes frustes aux bras écartés et à l’haleine scorbutique ne tardaient pas à leur proposer alors un engageant :  « Tu couches ou pas ? », devenu en créole « Couzoupa ». Les récalcitrantes étaient en effet priées de rentrer à la nage, en compagnie des requins. A l’époque, on savait vivre…

AnémonesComme deux vertueuses de jadis, nous nous retrouvons sous l’eau verte, dans une tempête de poissons. A perte de vue ondulent des champs d’anémones rouges où des poissons rayés font les clowns. Un œil exercé y trouvera également des crevettes translucides magnifiques. C’est d’ailleurs la mission de Benoit : Il doit me montrer ses trésors, à moi de les mettre en boîte. Mais au lieu de ça, il me désigne son oreille avec insistance. Pratique une manœuvre de Valsalva en se bouchant le nez et une petite bulle d’air sort de son oreille. Amusant, en effet…. Ça y est, il m’a pris pour un touriste et fait le guignol ! J’ai connu des moniteurs qui amusaient ainsi leurs clients en faisant des bulles en forme d’anneau, ou en donnant à manger aux requins avec la bouche. Ici, on fait des bulles avec les oreilles, voilà tout. Je m’apprête à m’éloigner mais Bouba me saisit le bras et réitère son tour. Ça va, oui, j’ai vu, c’est très drôle. Et puis je réalise mon erreur : Il vient ni plus ni moins que de se crever un tympan dès la mise à l’eau ! Ma réputation est faite : « Casseur de patrons de club » comme relaté avec une parfaite mauvaise foi par Bertrand Noël, le boss de Tropicalement Vôtre sur son blog. Le pauvre Benoit qui se faisait une joie de travailler avec moi sous l’eau en sera quitte pour 15 jours d’interdiction de plonger, avec du coton lui sortant des oreilles…

poissons coffreJe poursuis donc seul l’exploration du site dans une visibilité assez mauvaise, au milieu des brusques bourrasques de courant, au gré des reliefs, des champs de corail de feu ou de roses minérales.

La faible profondeur (21m au plus creux) me permet de rester un temps presque infini balloté entre deux eaux, participant à la grande fête ichtyologique. Car la richesse d’espèces est ici extraordinaire : Escouades de carangues bleues filant comme des lames, licornes pressées, perroquets,  balistes, papillons, demoiselles et labres multicolores s’enchevêtrant dans un apparent désordre.

Rodrigues13 juin 2009-145-ModifierEt sur le sol, camouflés dans les doigts urticants du corail, les poissons feuilles se ramassent à la pelle et quelques poissons pierre empoisonnés n’amassent pas mousse… Tombé en arrêt devant un buisson de corail bleu myosotis, je surprend alors un bien curieux serpent de mer. Mais, comme le disait si bien Rudyard Kipling : Ceci est une autre histoire…

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Mourouk Ebony Hotel – Bouba diving center – Benoit Debaize
Tel. + 230 83 23 063
GSM + 230 499 73 73
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17 commentaires sur “Rodrigues : Tu couches ou pas ?

  1. Bravo Mr Le Guen ! ,

    Lors d’un précédent commentaire ( sur le Nitrox ) je vous portais aux nues en vous félicitant pour vos reportages , en vous disant que vous m’aviez donné envie de plonger et de découvrir ce monde fabuleux !!
    Pardon je retire tout ce que j’ai dit !! Les plongées avec LeGuen c’est du sport à haut risque ! Un tympan , un dos , et quoi encore !!  Et en plus ça le fait marrer que son binome fasse des bulles avec les oreilles je réve !!!
    C’est vrai que les photos et le reportage valent le détour mais faut il en payer ce prix !!!???? Y’a sévices là !! 
    Je plaisante bien sur !!!!!  ( faut il le préciser ? )

    Et encore super vos articles . Demain je prends un billet pour Rodrigues . J’ai plongé il ya quelques années à trou aux biches à Maurice mais Rodrigues à l’air plus sauvage moins fréquenté non?.
    Merci encore de ces moments de détente . Comme je le disais à votre ami Anthony vos deux blogs sont supers et donnent aux pauvres plongeurs éloignés de la mer un peu de reconfort snif snif!!!  Gaffe au binome quand méme !!
    patrick46

    • Mais je fais très attention à mes binômes ! Est-ce ma faute si là où je passe, les pros trépassent ? 😆

      Mais gageons qu’ils seront rétablis quand vous irez, ce que je vous recommande en effet.

  2. Pauvre Benoit, il a pas de chance de s’être « niqué » l’oreille (désolée, c’est pour rester dans le sujet 😉
    Pour son oreille, conseilles lui de se faire examiner le tympan quand meme, et une abstention de 2 mois me semble plus prudent ….

    • Oui, il a consulté un médecin sur Maurice et s’est arrêté de plonger (la mort dans l’âme) un bon moment. Mais tout va bien maintenant. Cela fut l’occasion d’un grand débat avec Jacky sur la Béance Tubaire Volontaire, technique que je pratique d’ailleurs depuis toujours, comme Mr Jourdain. Mais j’y reviendrais…

      • Bonjour Fran6,

        un bien beau récit!! merci de nous faire partager de beaux moments!
        En revanche vous avez aiguisé ma curiosité sur la Béance Tubaire Volontaire!!

  3. Et c’est grave si on utilise encore ses doigts??
    Tout le monde n’a pas la chance d’être équipé d’une magnifique trompe d’eustache pour faire une BTV 😉
    Ok je sors…

    • Je ne sais pas si j’ai une belle trompe 😆 (Docteur, au piquet !) mais c’est un fait que j’équilibre sans me servir des mains et que j’ai appris cette technique à beaucoup de monde…

      J’en ai longuement discuté avec Jacky Degrémont de l’île Rodrigues (un pédagogue d’exception) qui m’a confirmé que c’était à la portée de pratiquement tout le monde. Il a procédé à des expérimentations basées sur la kinesthésie, avec des résultats particulièrement probants. Si celà vous intéresse, je pourrais écrire quelquechose sur ma conception (et la sienne) de l’enseignement de la plongée basé sur les « sensations » et non le raisonnement. J’ai ainsi fait plonger un jeune non voyant sous les glaces de Laponie…

      • Tout à fait Francis ! faites nous un article sur l’enseignement de la plongée basé sur les sensations . L’enseignement classique est en effet trés technique peut étre méme parfois trop et  délaisse ce versant de la plongée : la recherche de sensation . Le seul fait effectivement de fermer les yeux quelques secondes se stabiliser et flotter « entre deux eaux » quel plaisir ! c’est un peu pour ça que l’on plonge d’ailleurs non ?

  4. J’ai essayé à plusieurs reprises mais je ne le maitrise pas vraiment encore… je dois mal m’y prendre ! Ça m’arrangerais bien d’y arriver, le matos photos prend de la place, et parfois j’aimerais avoir une 3ème main…  😆
    En tout cas, tu pourras dire à ce pauvre Bouba que tu auras fait de son oreille le moment le plus drôle du post  😀
    Superbe le Baliste  😉
     

  5. Je présente mes excuses à Madame Leguen, à la famille sur 3 générations et à l’amicale des plongeurs marseillais pour mon humour carabin 🙂
    Nous serons tous captivés par la lecture d’une approche différente de la plongée et de l’adaptation physiologique.
    Merci de nous faire partager vos connaissances avec autant de poésie et d’humour.

    • Ma chére consoeur claire,
      Je viens à votre secours ! En fait vous avez raison pour réussir la manoeuvre dite de béance tubaire volontaire il faut étre équiper non pas d’une mais de deux trompes d’Eustache de qualité ou bien avoir un super entrainement comme Mr LeGuen . Cette manoeuvre encore dite du « bon » Dr Delonca ( Georges de son petit nom ) est par contre Mr Francis à tout à fait raison beaucoup moins traumatisante pour l’oreille interne et externe ( encore faut il savoir la faire et la réussir ! ) . J’ai un neveu pilote de chasse qui lui utilise une autre manoeuvre dite de Frenzel ( elle aussi sans les mains ) Elle a été développé par les pilotes pour les piquets à haute vitesse d’aprés ce qu’il m’a dit ( ?! ) Il me l’a expliqué 10 fois et j’ai jamais réussi à la pratiquer . Il faut caler la base de la langue en arriére et se boucher l’abouchement des trompes d’Eustache etc….. facile qu’il me dit !! Mais nous attendons tous avec impatience l’article de Francis .
      Voilà ma chére consoeur ne vous laissez pas déborder et ne vous excuser pas de votre humour carabin faut garder les us et coutumes ! 

      • Laissons là les trompes ! Consœur ? Dois-je comprendre que vous faites aussi partie du corps médical ? Deux assermentés d’Hippocrate sur ce blog ! Quand je pense que je sors d’une infection virale pernicieuse de Windows et que vous n’avez rien fait !
        Concernant l’article, j’y songe puisqu’apparemment il y a la demande 😆

  6. Bonjour et merci de parler de ce petit bout d’ile fantastique.Ceux sont les meilleures moments que j’ai eu en voyage.Cette ile encore assez tranquille est peuplée de gens merveilleux et sympathiques.La vie est aussi agréable sur l’ile que sous la surface.Il faut se dépêcher d’aller la visiter avant qu’elle ne devienne comme sa voisine Maurice .J’espère pouvoir y revenir un jour .Merci à toi Francis de nous emmener dans tes voyages ( parles nous un peu plus d’eau douce 😉 Nous notre quotidien c’est les lacs Savoyards et c’est drolement sympa aussi.Cordialement
    Michel plongeur  😉

    • Merci Michel ! En effet, on ne revient pas indemne d’un voyage à Rodrigues. Il existe encore sur terre de ces petits paradis ou « l’humanité » prend un sens. D’ailleurs je prépare un voyage dans les îles peu connues du Cap Vert dont vous me direz des nouvelles ! L’eau douce ? Mais je suis tombé dedans quand j’étais petit (j’ai appris à nager en rivière). Et toute ma « carrière », comme vous le savez peut-être s’est déroulée au bout de mon fil d’Ariane dans les rivières souterraines… J’ai plongé un peu au lac du Bourget. C’est promis, je prendrais prochainement des accents lamartiniens : O temps, suspend ton vol…) 💡

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