Déambulant dans les rues d’Alger au cours de mon dernier voyage, et peut être pour la première fois, je me suis senti « l’étranger ». Dans ce pays sans touristes et bien qu’essayant de me fondre dans la foule, j’attirais tous les regards, à la seconde. Pas d’hostilité toutefois, de la bienveillance même, mais cette étrange sensation, dérangeante, d’être « celui qui vient d’ailleurs »…
Alors, je ne sais pas pourquoi, j’ai repensé à ce livre qui avait tant marqué mon adolescence, L’étranger d’Albert Camus, ce français d’Algérie prix Nobel de littérature et dont voici les terribles phrases de fin…
« Alors, je ne sais pas pourquoi, il y a quelque chose qui a crevé en moi. Je me suis mis à crier à plein gosier et je l’ai insulté et je lui ai dit de ne pas prier. Je l’avais pris par le collet de sa soutane. Je déversais sur lui tout le fond de mon cœur avec des bondissements mêlés de joie et de colère. Il avait l’air si certain, n’est-ce pas ? Pourtant, aucune de ses certitudes ne valait un cheveu de femme. Il n’était même pas sûr d’être en vie puisqu’il vivait comme un mort. Moi, j’avais l’air d’avoir les mains vides. Mais j’étais sûr de moi, sûr de tout, plus sûr que lui, sur de ma vie et de cette mort qui allait venir. Oui, je n’avais que cela. Mais du moins, je tenais cette vérité autant qu’elle me tenait. J’avais eu raison, j’avais encore raison, j’avais toujours raison. J’avais vécu de telle façon et j’aurais pu vivre de telle autre. J’avais fait ceci et je n’avais pas fait cela. Je n’avais pas fait telle chose alors que j’avais fait cette autre. Et après ?
C’était comme si j’avais attendu pendant tout le temps cette minute et cette petite aube où je serais justifié. Rien, rien n’avait d’importance et je savais bien pourquoi. Lui aussi savait pourquoi. Du fond de mon avenir, pendant toute cette vie absurde que j’avais menée, un souffle obscur remontait vers moi à travers des années qui n’étaient pas encore venues et ce souffle égalisait sur son passage tout ce qu’on me proposait alors dans les années pas plus réelles que je vivais. Que m’importaient la mort des autres, l’amour d’une mère, que m’importaient son Dieu, les vies qu’on choisit, les destins qu’on élit, puisqu’un seul destin devait m’élire moi-même et avec moi des milliards de privilégiés qui, comme lui, se disaient mes frères. Comprenait-il, comprenait-il donc ? Tout le monde était privilégié. Il n’y avait que des privilégiés. Les autres aussi, on les condamnerait un jour. Lui aussi, on le condamnerait.
Dans notre société tout homme qui ne pleure pas à l’enterrement de sa mère risque d’être condamné à mort.
Qu’importait si, accusé de meurtre, il était exécuté pour n’avoir pas pleuré à l’enterrement de sa mère ? Le chien de Salamano valait autant que sa femme. La petite femme automatique était aussi coupable que la Parisienne que Masson avait épousée ou que Marie qui avait envie que je l’épouse. Qu’importait que Raymond fût mon copain autant que Céleste qui valait mieux que lui ? Qu’importait que Marie donnât aujourd’hui sa bouche à un nouveau Meursault ? Comprenait-il donc, ce condamné, et que du fond de mon avenir… J’étouffais en criant tout ceci. Mais, déjà, on m’arrachait l’aumônier des mains et les gardiens me menaçaient. Lui, cependant, les a calmés et m’a regardé un moment en silence. Il avait les yeux pleins de larmes. Il s’est détourné et il a disparu.
Lui parti, j’ai retrouvé le calme. J’étais épuisé et je me suis jeté sur ma couchette. Je crois que j’ai dormi parce que je me suis réveillé avec des étoiles sur le visage. Des bruits de campagne montaient jusqu’à moi. Des odeurs de nuit, de terre et de sel rafraîchissaient mes tempes. La merveilleuse paix de cet été endormi entrait en moi comme une marée. À ce moment, et à la limite de la nuit, des sirènes ont hurlé. Elles annonçaient des départs pour un monde qui maintenant m’était à jamais indifférent. Pour la première fois depuis bien longtemps, j’ai pensé à maman. Il m’a semblé que je comprenais pourquoi à la fin d’une vie elle avait pris un « fiancé », pourquoi elle avait joué à recommencer. Là-bas, là-bas aussi, autour de cet asile où des vies s’éteignaient, le soir était comme une trêve mélancolique. Si près de la mort, maman devait s’y sentir libérée et prête à tout revivre. Personne, personne n’avait le droit de pleurer sur elle. Et moi aussi, je me suis senti prêt à tout revivre. Comme si cette grande colère m’avait purgé du mal, vidé d’espoir, devant cette nuit chargée de signes et d’étoiles, je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. De l’éprouver si pareil à moi, si fraternel enfin, j’ai senti que j’avais été heureux, et que je l’étais encore. Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine ».
L’Étranger – Albert Camus
Bon je ne voulais pas vous casser le moral en ce beau dimanche ensoleillé (en tout cas à Marseille). Et… pas de panique, je ne suis pas au bord du suicide !
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Mais j’ai fait ces photos avec un parti pris assez « noir » et la prose de Camus me semblait toute indiquée pour la mettre en lumière…
« Je comprends ici ce qu’on appelle gloire : le droit d’aimer sans mesure ».
Plus optimiste, cet extrait des Noces gravé sur une stèle érigée à la mémoire de l’écrivain au milieu des ruines romaines de Tipaza que j’ai visitées avec intérêt. D’autres photos du voyage en Algérie, bientôt…
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Heureusement que tu n’es pas au bord du suicide
sinon fini les délires pour nous sur ta page….Celà,me fait penser à la chanson de Gérald De Palmas _ L’étranger.
ça parait pas très gai effectivement… Faut pas que ça dure !
Aaaaah, l’Etranger, c’est austère. Ça bouscule…
Dire que j’ai lu ce livre (L’étranger) à 10 ans en pleine guerre d’Algérie (ça y est j’ai dit mon âge) je me demande ce que j’ai compris à l’époque. Pas relu depuis mais je me souviens du meurtre et de l’éclat du couteau au soleil…
Je n’ai pas du tout comprendre non plus à l’époque
mais reste la puissance d’évocation, les situations, les couleurs… L’apanage des grands artistes. Age ? Quel age ?
Et moi je n’ai jamais lu Camus mais ça peut être une idée…
Prenez quand même un Lexomil avant…
Bonjour,
Lorsque j’ai étudié au Collège, « l’Etranger », d’Albert Camus, avec une prof fort sympathique, je me rappelle l’indignation de certain(e)s élèves à l’écriture de certains passages du livre. Moi, je ne disais rien mais je me souviens que ça m’avait interpellé !
On voit que l’écrivain entre en profondeur dans certains sujets qui dérangent et nous invitent à considérer ces dits sujets avec plus de discernement.
Bonne semaine à vous, et votre famille
Bonjour !
Je ne sais même pas si c’est toujours au programme aujourd’hui…
[...] passionne pour la spiritualité, la science et la lecture (L’Ile Mystérieuse de Jules Verne, L’Etranger de Camus). Il a ainsi une imagination débordante qui l’aidera à supporter une épreuve [...]