Plongée extrême à la Mescla

A l’époque (1987), un groupe suisse composé d’informaticiens et de médecins hyperbares venait de mettre au point un décompressimètre électronique ; un prototype aux performances étonnantes : le DECOBRAIN 3. Il n’en fallait pas plus pour réaliser un test en vraie grandeur dans la grotte de la Mescla des Alpes… Maritimes. Une plongée-frisson au cœur de la montagne…

grotte de la mescla plongée souterraine Francis Le GuenA mon poignet, le Decobrain clignote… Moins soixante neuf mètres. J’aborde le passage le plus difficile. Tout autour, la roche ; un piège dont je ne peux ressortir que par le boyau, plus de mille mètres derrière mes palmes. La galerie s’abaisse à moins d’un mètre de hauteur et la narcose fait pétiller les doigts. Aplati sur le propulseur, je regarde approcher les rognons de marcassite noire qui sont comme une herse en relief sur le calcaire plus clair. Les bouteilles touchent. Choc sonore. Moteur arrêté, je me retrouve couché dans le lit d’argile, qui se soulève lentement. Ne pas perdre le fil d’Ariane ! Je suis obligé de désarçonner de ma monture mécanique. Me souvenant des bandes dessinées de mon enfance, je me couche sur le côté de la torpille, et cramponné à elle, avance à petits coups d’hélice prudents, à l’indienne. Ainsi, j’arrive à me faufiler dans la galerie basse, sans soulever les sédiments mortels. Angoisse de séjourner trop longtemps à ces profondeurs ; de s’emmêler dans le fil…. Je souffle à fond pour combattre l’essoufflement. J’ai peur. Et je m’émerveille : quelles couleurs ; quel instant ! Après plus de cent mètres de slalom sous-marin, la galerie se relève. C’est le début de la remontée. L’ivresse s’estompe. Le moral suit mes bulles, vers le haut. Mais je sais que derrière moi, le piège est toujours là et m’attend pour le retour. A moins quinze mètres, j’abandonne le propulseur sur le sol et m’élève lentement à la voûte. Le voyant rouge du décompressimètre me fait des clins d’œil. Il m’encourage. Je suis maintenant dans une galerie de cinq mètres de diamètre.

grotte de la mescla plongée souterraine Francis Le Guen decobrainEn gonflant le vêtement étanche, je parviens à me caler sous la voûte scoriacée pour le début des paliers. Ils vont durer 1h10. Détachés par mes bulles, des sédiments fleurissent lentement en arborescences silencieuses. Ma vision se trouble. Par économie, j’éteins les halogènes. Obscurité. Précarité. Solitude terrible d’un petit homme perdu dans la roche noyée. J’entends mes expirations qui roulent en boule sous le plafond. Souvenirs d’avalanches… Mon corps est couvert d’aciers spéciaux, de tuyaux, de fils, de plastiques résistants, en tout 180 kg de matériel du plus sophistiqué pour vivre dans cet environnement inhumain. 1h10 d’inaction forcée où l’on peut réfléchir et s’effrayer. Je repense à ma tentative de l’hiver précédent. Le niveau d’eau était trop haut. En émergeant, je m’étais trouvé face à l’ouragan : un maelström d’eau blanche issu de la cascade coulant dans un canyon étroit à l’air libre. Vacarme terrifiant après le monde du silence. Oh, un obstacle insignifiant, deux mètres de dénivelé à peine, mais que la puissance des eaux changeait en Niagara. Et au-delà, ce siphon 3 inviolé, que j’espérais découvrir et qui me criait de sa voix d’écume : « Vas-t-en ! Vas-t-en ! ». 5h40 de plongée… pour rien. Je repense à tous ces hommes que cette caverne a blessés ou dont elle a englouti la vie. Mais en ce 27 Juillet, l’eau a baissé. Je passerais…. J’essayerais. Je dois passer ! Entre temps, une équipe niçoise a tenté sa chance et a pu découvrir deux cent mètres de galeries noyées nouvelles dans le siphon 3, qui continue toujours…. Obsédant point d’interrogation qu’il me tarde de redresser en point d’exclamation. Tous ces préparatifs, ces essais du décompressimètre en mer, en des immersions aberrantes qui méritaient bien le nom de « plongée sportive ». Tout ce matériel transporté jusqu’au siphon par Véronique et moi en d’innombrables aller-retour. Transpirations, bleus et argile…

grotte de la mescla plongée souterraine Francis Le GuenJ’émerge. Le déluge de décibels me surprend encore. Mais le courant a faibli. Je remonte le canyon et me rétablis dans la piscine au pied de la cascade. Je démonte le scaphandre, déroule les cordes. Le spéléonaute se change en alpiniste. Les Niçois ont signalé que l’air de cette salle souterraine était vicié, aussi porte-je en bandoulière une bouteille d’oxygène et ne quitte pas le détendeur. Goût d’hôpital. Lesté de cordes, pitons, marteau, poulies, bloqueurs palmes, instruments et tous mes éclairages, je m’élance. Gants crochés dans une fissure, pieds qui cherchent la prise, eau qui me fait une chasuble de gouttes. Les himalayistes doivent sourire dans leur barbe gelée. Je suis en haut ! Je transpire, engoncé dans le vêtement étanche et la fourrure polaire. Le manomètres d’oxygène baisse. Le masque se remplit de buée. Il est temps d’installer le palan. Une heure d’efforts pour hisser toutes les bouteilles dont j’ai besoin. Surtout ne rien perdre dans le courant ! La salle s’évase en un dôme majestueux. La vasque du siphon 3 est un beau lac profond, immense, où mes éclairages tracent des lasers bleus.J’ai hâte de retrouver l’eau silencieuse. Le puits est vertical et l’érosion y a creusé d’incroyables cannelures à angle droit. Le tout forme une étoile à multiples branches. Ma bonne étoile…. Je rejoins rapidement le terminus de mes prédécesseurs. Le temps de raccorder la bobine de fil d’Ariane, et me voilà palmant dans l’inconnu… La galerie est vaste, l’eau d’une splendide pureté d’émeraude. Je plane au-dessus d’incroyables dunes d’argile jaunes, fluides, peignées par le courant en arêtes, collines et cratères. Un Sahara liquide. Menace latente que cette méharée qui risque de troubler l’eau pour toujours…. De temps en temps des bancs entiers de marcassite déchiquetée forment des villages fantômes où mes phares projettent des ombres inquiétantes. Une grande nef se présente. Il fait chaud ! Trop. Deux sortes d’eaux se chevauchent, sans se mélanger, créant des hallucinations optiques. Je viens de découvrir les arrivées d’eau thermales qui, en se mélangeant avec les eaux froides du réseau calcaire font que l’eau de la Mescla varie entre 18 et 25°C. Homard à la nage… La profondeur du conduit ne cesse d’augmenter. Soudain, le vide ! Un formidable puits vertical, de plus de dix mètres de diamètre, qui fuit dans un dégradé de bleus. Je sonde. Les parois nappées d’argile défilent. Enfin, le phare accroche les détails du fond. Une petite galerie horizontale semble se prolonger vers la gauche… Je suis déjà à moins quatre vingt mètres. Il faut que je m’arrête ! « Une pilule miracle, Docteur Fructus et mister Delauze, je vous en prie, pour que je puisse continuer sans risques ! ». Remontée. A moins soixante quatorze mètres, je découvre une saillie me permettant d’accrocher le fil guide. Je suis à plus de mille quatre cent mètres du jour. Pendant le retour, des décapodes albinos me font la danse du ventre….

grotte de la mescla plongée souterraine Francis Le Guen palier oxygèneEncore plus d’une heure de palier air-oxygène avant d’émerger dans la « place de l’étoile ». Je m’accorde deux heures de décompression supplémentaire en surface. Dans son coin, le Decobrain calcule. Lumières éteintes, allongé, vêtement entrouvert, je rêve dans mon cocon. Hallucinations colorées en cavernoscope, son spéléophonique… J’ai la nostalgie du jour. Il est temps de reprendre la route aquatique, avec quelques ivresses au volant.

Sans incidents, je retrouve les bouteilles AGA d’oxygène que Véronique a ligoté sur des stalactites immergées. Elle est là, qui m’attend, dans la première salle, à quarante mètres à peine, et pourtant si loin. A Exactement 3h50 de palier si le cerveau que j’ai au poignet n’est pas un plaisantin. C’est l’épreuve du froid et de l’ennui…

Deux lumières s’approchent. C’est elle ! Enfin une présence ! Nous discutons par écrit. grotte de la mescla plongée souterraine Francis Le GuenJe déballe les provisions en tube. Il est six heures du matin et je prends le petit déjeuner au lit…. de la rivière. Véronique, transie, fait quelques photos puis, la décompression terminée, m’aide à écluser le matériel. Seul le court siphon 1 nous sépare encore de l’air libre de la grotte…. Après onze heures de plongée, nous émergeons. En guise de salut, le Decobrain m’annonce le temps à respecter avant mon prochain vol avion. Mais je n’aspire qu’à m’envoler vers mon duvet. Heureux.

LA GROTTE DE LA MESCLA : UNE DEJA LONGUE HISTOIRE

L’entrée, dénoncée par la rivière qui s’en écoule en direction du Var, était connue de longue date. L’eau exceptionnellement chaude a toujours intrigué les spéléologues, dont l’avance était stoppée à une centaine de mètres de l’entrée, par un siphon. C’est en 1965 que Jean-Pierre Maison et une équipe niçoise franchit celui-ci, découvre une salle exondée, et reconnaît un deuxième siphon sur une centaine de mètres, exploit remarquable pour l’époque. En 1972, Georges Moïse es ses amis du Spondyle Club d’Antibes avancent jusqu’à cent soixante mètres. La rivière était en crue. Au retour, pris dans un tourbillon aspirant, son corps disparaît malgré les tentatives désespérées de ses compagnons cramponnés à ses jambes. Notons que ces premières explorations étaient le fait de plongeurs en mer, peu préparés aux pièges des cavernes.

En 1973, l’allemand Jochen Hasenmayer descend une zone profonde, vers deux cent cinquante mètres de l’entrée du siphon 2.

En 1980, deux pointes successives de Francis et Eric Le Guen portent le développement connu du siphon 2 à quatre cent soixante mètres, après un long parcours à moins soixante neuf mètres. Au retour, Eric est victime d’un accident de décompression.

En 1983, Jochen Hasenmayer découvre la branche remontante et franchit le siphon 2 au bout de sept cent soixante mètres. Il s’arrête devant une impressionnante cascade et ne peut, avec son volumineux équipement, l’escalader pour voir au-delà.

En 1986, Didier Sessegolo, de Grasse, et un collègue niçois refranchissent le siphon 2, avec pour objectif le siphon 3 qui s’ouvre au sommet de la cascade. A la suite de diverses erreurs, l’échec se transforme en tragédie : un plongeur se noie à deux cent mètres de la sortie.grotte de la mescla plongée souterraine Francis Le Guen

En Janvier 1987, Francis Le Guen échoue devant la cascade : un trop grand débit d’eau l’empêche de la remonter. Le 13 Juillet 1987, Didier Sessegolo aidé de Jean-Claude Tardy réussit à explorer le siphon 3 sur deux cent mètres. Il doit s’arrêter à cause de violents maux de tête.

Dans la nuit du 26 au 27 Juillet 1987, Francis Le Guen remonte le siphon 3 sur cinq cent mètres et atteint la profondeur de moins quatre vingt mètres. Le conduit noyé continue toujours. Histoire à suivre…

Je pense que ce terminus à été dépassé depuis, par un spéléo anglais je crois. Si vous avez des infos plus précises sur l’état de l’exploration de cette source, faites nous en part.

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9 commentaires sur “Plongée extrême à la Mescla

  1. Des fois, en parlant d’une grotte interdite en plongée mon « Maître » me dit souvent en me regardant, je laisse aux générations futures 😀 Ben on va faire comme ça!

  2. En lisant cet article, j’ai repensé à mes frêles contorsions pour passer un petit tube sans me mouiller dans une minuscule grotte. Comme je me suis raté avec mon jean à moitié humide à cause du plafond bas et du petit ruisseau (je sais, c’est grotesque), je pense maintenant que faire de la plongée spéléo me permettrait de me mouiller tout habillé 😉

  3. Orion : c’est en effet une façon de voir les choses. Et pensons à notre illustre prédécesseur qui explorait les siphons en apnée, tout nu, avec quelques bougies serrées dans un bonnet de bain : le grand Norbert Casteret.

  4. Je me sens tout petit devant le grand Casteret d’abord parce qu’il devait avoir aussi la boite d’alumettes dans la bouche pour les bougies, ensuite parce que je n’avais pas le matériel pour baguer 5500 chauves-souris dans le noir. Sombre néophyte que je suis …

  5. Pingback: Grotte de la Mescla : tournage du film « L’eau sous la montagne » | Le BloGuen : science, voyage, plongée, image, art fractal...

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