La Loue à OrnansMa plus belle première, c’était la deuxième ! En 1976, je ne sais quelle mouche cavernicole m’avait inoculé le virus de la plongée. Un simple week-end suffisait pour nous retrouver dans un mètre de neige franc-comtoise, traçant péniblement un chemin vers un trou serti de barbelés, fumant comme des locomotives. Les bivouacs étaient organisés à la diable, c’est à dire pas du tout ; le plus souvent dans le foin d’une grange compréhensive, dans laquelle les grogs préventifs coulaient à flot…

Sur mon impulsion, notre groupe s’était enrichi de plusieurs recrues féminines, enlevées à des clubs voisins. Je m’étais aperçu en effet que LA spéléologue, tant décriée sur le marché, était en fait d’un excellent rapport : dure à la tâche, plus résistante qu’on ne pourrait le croire, et présentant des avantages non négligeables au bivouac. Car il faut bien le reconnaître, il est plus agréable de s’endormir dans les bras d’une belle blonde plutôt qu’auprès d’un ronfleur faisandé, que la pénurie de rasoir transforme en porc-épic.

L’une de nos compagnes fut à l’origine de ma deuxième plongée sous terre. Elle s’appelait Ysaline, avait des yeux noisette et une vertu fort convoitée… Toujours est-il qu’elle me téléphona un jour, désireuse de fêter ses vingt ans sous terre ! On allait faire un gros gâteau et inviter tous les copains. Ce jamboree souterrain ne m’enchantait qu’à moitié : je n’étais pas encore romantique et il me semblait dommage que tous ces bras restent inemployés.

Je suggérais discrètement le lieu de la cérémonie : la rivière souterraine de Chauveroche, dans le Doubs près d’Ornans. D’ailleurs, ça tombait bien car au bout de cette rivière, à 5 kilomètres de l’entrée, s’ouvrait un siphon invaincu ; une occasion inespérée de tenter une nouvelle plongée. Et puis, un anniversaire à la lueur des bougies, sur les berges du lac terminal, quel panache !

– Mais, le matériel de plongée ne va pas être trop lourd à traîner ? demanda tout de même un indécis.

– Pensez-vous, je vais plonger avec des biberons ! répondis-je confiant…

Cette appellation, qui rappelle à tous des souvenirs, a l’avantage de rassurer les porteurs. En fait, il s’agit de bouteilles en acier, contenant 800 litres d’air comprimé, et pesant tout de même près de 6 kilos. Car j’avais tiré la leçon de ma première plongée-suicide dans le puits d’eau boueuse de l’Yonne (voir LES SCAPHANDRIERS DU DESERTAlbin Michel) : mon matériel et ma technique avait singulièrement progressé. Au lieu d’une bouteille unique et trop lourde, je préférais deux bouteilles légères et qui m’offraient une réserve de secours en cas de panne. J’étais pourvu en outre d’une bobine de fil d’Ariane, dont j’avais découvert l’utilité…

Pour être fin prêt le jour J, j’avais essayé tout mon matériel dans la baignoire !

Le grand jour arriva et nous piquâmes les tentes dans un pré si tendre qu’on aurait pu le manger en salade. En contrebas, un ruisseau serti de boutons d’or vivait sa vie de coureur des bois. Il s’agissait du même ruisseau que nous allions remonter, pataugeant 14 heures sous terre… D’emblée, un problème se pose. Nous sommes six, et il y a sept colis : 6 sacs de matériel et un moka énorme. Isaline l’a conditionné dans un grand carton à chapeaux, dont la taille impressionnante donne à réfléchir sur le port de tête de nos grand-mères. Il fut décidé qu’on se passerait le moka à tour de rôle…

Nous enfilons les combinaisons de plongée. Pour certains, c’est la première fois et ils l’endossent à l’envers. D’autres, qui les ont louées trop courtes, sont condamnés à des démarches de pingouins. D’autres encore, trop grands, doivent laisser pendre leur « sous-cutale » qu’ils ne peuvent fixer et qui, comme une queue de castor sans vie, leur battront les fesses pendant toute la course.

Aux premières étroitures, le moka dont l’odeur tranche de manière irréfutable sur celle de l’argile, commence sa rebellion. Le carton en sort un peu aplati. Au bout d’une demi-heure, il lasse. Au bout d’une heure, il est insupportable. Au bout de deux heures, on lance des regards lourds à Ysaline. Dore et déjà, le carton à chapeaux ressemble à celui d’une boutique ayant subi Mai 68. Il faut prendre une décision. Tout est de ma faute mais, à ma grande honte, je n’ai aucun remords. Nous abandonnons le gâteau ici, et poursuivons vers le siphon…

La plongée fut un grand succès. J’ explorais deux siphons successifs pour un total de 10 mètres de première : la gloire ! En ces temps reculés, nous n’avions pas les exigences d’aujourd’hui. Je retrouvais mes compagnons endormis dans des cuvettes d’argile gluantes, comme le faisaient les ours des dernières glaciations. Le retour ressembla plutôt à celui de Russie, avec ses grognards. N’ayant pas prévu une aussi longue expédition, nous étions pratiquement à cours de lumière, quoique les ampoules aux pieds ne manquassent à personne. Nous débouchâmes dans la salle du gâteau. Tout le monde l’avait oublié celui-là !

C’est alors que se déroula une scène atroce ; de celles qui ne s’effacent jamais de la mémoire d’un homme. Privés de nourriture depuis si longtemps, le moka nous servit de défouloir. A même le sol, il fut mis en pièces. Hommes et femmes, sexes confondus, se goinfraient, sans même prendre le temps d’ôter les gants crasseux.

Un casque acétylène posé au milieu de la salle illuminait de rouge la cène primitive, parant les visages émaciés de reflets à la Georges de la Tour. A pleines poignées, la pâtisserie fut mangée jusqu’au bout, bougies comprises, qui avaient sombré dans la masse au cours du transport. Ce fut le meilleur gâteau qu’il m’ait été donné de goûter et, de l’avis de tous, un très bel anniversaire…