Creux Jannin plongée souterraineJe suis en train de siphonner le contenu de mon ancien site pour en intégrer certaines parties sur ce blog. Rien que du bonheur… Je suis retombé sur ce récit d’une exploration qui n’est pas nouvelle puisqu’elle date de 1987 mais dans lequel j’ai retrouvé le délicieux frisson de la plongée souterraine. Je vous la livre « brut de Joomla ». Attention, on est ici très loin des lagons, des vacances de rêve, de la plongée loisir et du concept de la saison 4 des Carnets de Plongée 🙂

Voyage aux boues de l’enfer

L’exploration en plongée du Creux Jeannin (Haute-Marne)

Début Octobre 1987. De retour des Maldives… En partance pour Cuba…Risquant de sombrer à jamais dans la langueur des tropiques, il était temps de se replonger dans les rigueurs du terroir. Un coup de fil providentiel allait m’en offrir l’occasion.
“Le Creux Jeannin est clair” ! Jean-Marie Longobardi, un de nos amis bourguignon est formel : l’eau s’est subitement éclaircie en quelques jours, sans doute en relation avec l’assèchement du canal de Bourgogne qui a lieu tous les dix ans pour réfection. Il faut faire vite… Je ne suis pas très chaud : Octobre… Les intempéries… Coucher dehors… Et puis, des années auparavant, j’avais déjà essuyé une cuisante défaite dans cette source sans charme ; à 9m de profondeur, avec une visibilité dépassant par endroit 10cm, je m’étais engagé dans une abominable étroiture à laquelle mes 90Kg avaient absolument renoncé à se conformer. Sans compter que Robert Lavoignat, puis Bernard Le Bihan en 1980, avaient déjà exploré 650m de galerie dans cet enfer, alors à quoi bon ? Il est si doux parfois de renoncer…
Et voilà qu’un obscur, un sans grade, transfuge du Spéléo-Club de Dijon, trépignait au téléphone en m’assurant qu’une occasion comme celle-là ne pouvait se refuser. “De la première assurée” disait-il, présageant de mes motivations… et de mes capacités. Evidemment, de l’eau claire… Dans mon dos, Véronique chargeait déjà le camion.

A travers la bourrasque, sur le bitume de nos espoirs, l’automne distribuait déjà ses feuilles de route.Creusant de profondes ornières dans la terre grasse, nous négocions la dernière descente vers le Creux Jeannin. Conforme à mes souvenirs : un entonnoir glauque de 15m de diamètre, donnant naissance à un ruisseau. Nous sommes chaleureusement accueillis par un massif Gallo-Romain qu’on croirait sorti d’un album d’Uderzo : Jean-Marie Longobardi lui-même. Soupçonneux, je m’approche de l’eau et y trempe un doigt… Froide ! Et trouble, comme d’habitude. L’infâme a menti ! Hilare, dansant d’un pied sur l’autre, le traître argue que c’était la seule façon de me faire venir ; et d’arborer pour m’amadouer, une pleine caisse de Côtes de Nuits.
Nous armant de courage, Véronique et moi nous laissons glisser dans le cône de vase. Equipé de petites bouteilles, je veux me rendre compte des dimensions de l’étroiture, et réinstaller un fil. La visibilité est en effet excellente ; près d’un mètre… Toutefois, collés à la pente, nous pouvons tout de même admirer, dans une eau vert bouteille, de superbes galets calcaires, blancs et lisses comme l’ivoire. Il y a donc du courant par ici… Le cône de graviers bute à -9m sur la falaise nord, dans ce qui apparaît comme un cul de sac. A la base, pourtant, s’ouvre un étroit soupirail. Bouteilles ôtées, après quelques contorsions dignes du carrelet moyen, nous nous retrouvons au-delà de l’obstacle. Surprise : pas de plancher ! L’étroiture débouche directement dans un puits vertical… Idéal pour recapeler. C’est assez pour aujourd’hui.
Jean-Marie se prépare pour une longue plongée. Son but : vérifier le fil en place et en dérouler un nouveau au-delà du terminus connu, à 650m de l’entrée. Las, un dévidoir récalcitrant l’abandonnera à 651m.
“Z’allez pas plonger dans l’cratère là ?” s’écrie un pêcheur avec la voix d’Henri Vincenot. “C’est qu’cé dangereux ; par ici les gens racontent qu’un carrosse est tombé d’dans avec tout son attelage. Eh ben y sont jamais r’montés !” Deux autres curieux à la trogne enluminée se sont approchés, et nous causons légendes, poissons, pinard…
J’ai rêvé cette nuit de tortues noires et roses, nageant dans l’eau verte. L’imagination au secours de la réalité…
La surface glauque vient de se refermer sur moi. Je suis parti avec les bouteilles à la main, jusqu’à l’étroiture, seuil d’obscurité. Je réajuste sur mon dos le scaphandre dorsal 2 x 15l et, muni d’une autre 15l en relais, me laisse couler dans le puits. Vu la turbidité, il me paraît interminable, alors que le fond n’est qu’à -18m ; un lit d’argile à survoler avec précaution. Une galerie en amande, large de 3m lui succède. Le remplissage est très épais et un curieux surcreusement large de 30cm découpe le sol, en faisant apparaître sur la tranche toutes sortes de strates. Couleurs ocres, perspectives absentes, une ambiance de “Rift Valley” des grands fonds océaniques… C’est ce chenal, qui dans ces conditions prend des allures de canyon, qui me sert de guide. A 200m, le plafond jusqu’ici hors de vue, rejoint le plancher pour former un laminoir. Je décapèle de nouveau, en essayant de ne pas obscurcir encore un champ de vision déjà bien limité. Je rampe doucement, poussant devant moi les trois bouteilles. Au bout de 3m, la voûte se relève. J’abandonne mon relais à 400m de l’entrée. A 650m, je raccorde mon fil et m’élance dans l’inconnu. La galerie se poursuit avec la même monotonie, oscillant entre -15 et -18m de profondeur. Ma progression est très lente. 400m de fil sont déroulés. J’atteins ma limite d’autonomie et fait demi-tour à 870m de l’entrée. J’achève par 55mn de paliers, une plongée de 3h10.
Le siphon continue : une deuxième pointe est décidée ! Jean-Marie porte un relais 20l derrière le laminoir des 200m. J’atteins celui-ci avec un relais 10l que j’abandonne là, et un bi 20l intact sur le dos. Le relais arrive à expiration à 770m. La connaissance du terrain aidant, je suis rapidement à mon terminus. A 1000m, la galerie remonte. A tâtons, je longe une diaclase ascendante qui va en se rétrécissant. Je dois m’arrêter à -3m, sous paliers, à 1060m de l’entrée. Une plongée de 3h10 dont 32mn de palier oxygène. Mais demain, peut-être…
Nouvelle plongée. Certain cette fois de franchir le siphon, et pour garder ma liberté de mouvements au delà, j’emporte sur le dos un bi 15l, plus léger. Egalement deux étages supplémentaires 10 et 20l, à larguer en cours de route. Il ne me faut que 65mn pour atteindre la diaclase des 1060m. Après 3mn de palier, j’émerge… Dans un splendide cul de sac ! L’amont est sans doute au fond de la diaclase, par une visibilité de 50cm. Je redescends en réenroulant, essayant de ne pas perdre le sens de l’orientation. La suite est quelque part, sous mes palmes…
A -15m je retrouve le lit d’argile, sur lequel je cherche à lire la moindre manifestation de courant. Je tire des lignes d’exploration dans toutes les directions, butant sur des parois invisibles comme une guêpe prise dans un bocal. Les minutes passent…
La recherche promet d’être longue et l’heure est aux économies d’énergie : je calme ma respiration et adapte mon métabolisme à cette nage erratique, digne d’un authentique cavernicole. En suivant la rive gauche, je décèle des indices d’activité : un sol de graviers érodés, une remontée… Je refais surface dans une autre diaclase sans suite, sans doute parallèle à la première. Retour en profondeur. Je cherche les courants d’eau comme on cherche le courant d’air en spéléo ; peu à peu, je me forge une image des lieux et, tout en avançant dans le coton, je pressens que je suis cette fois sur la bonne voie. 10m plus loin, je recoupe une galerie amont avec son surcreusement caractéristique. Il m’a fallut 1h de recherche pour avancer de 10m ! La profondeur oscille désormais entre 10 et 15m, tandis que je m’enfonce toujours plus avant dans le secret de cette résurgence…
Soudain, vers 1200m, je tombe dans un puits de clarté ! L’impression est si forte, habitué que je suis à la nage sans visibilité, que je m’arrête, en proie au vertige. Et je comprends : je viens de déboucher dans une salle qui reçoit un affluent d’eau karstique. Le froid est perceptible, tranchant avec les 13°C de la source. Cet affluent serait-il l’alimentation réelle du Creux Jeannin, l’eau trouble provenant d’une perte du canal de Bourgogne ? Un poisson rosé, manifestement exogène, semble vouloir me le démontrer dans sa fuite. A regret, je poursuis vers l’amont, retrouvant le brouillard ocre. Et des éclats d’argent qui sont peut-être des poissons. Les lieux sont habités ! Le masque collé à une paroi, je remarque de curieuses moisissures circulaires : algues, éponges ?..
A 1300m, j’émerge dans une nouvelle diaclase, noire, inquiétante… Mais une nouvelle fois, j’ai perdu le courant. La suite semble être dans le prolongement. Et toujours pas de fin en vue : voilà qui devient intéressant. Je retrouve notre feu de bois après 3h50 d’immersion.
Nous fêtons cette première comme il se doit, et le marc coule dans les gobelets. Nous prétendons y lire l’avenir. Les yeux s’allument de reflets, le feu crépite, les heures passent. L’alcool s’évapore de plus en plus vite… Ce matin, je m’extirpe courbatu de ma banette. Les nuages m’apparaissent plus bas que d’habitude. Le moindre mousqueton tinte comme une cloche Pascale… A moins que ce ne soit les suites de ce vieux marc de contrebande…
Afin d’être prêt à plonger, j’attaque un footing forcené d’une heure : buvez, éliminez ! Tout en m’essoufflant, je constate un miracle : j’ai des souvenirs de ma plongée ; des souvenirs visuels ! Comme si j’avais plongé la veille dans l’eau claire. Incroyable alchimie du cerveau qui a transcrit des impressions tactiles en paysages familiers…

creux jeannin plan Haute Marne

Il est temps de conclure cette histoire. Véronique est déjà partie déposer deux relais 20l devant le laminoir des 200m. Je les rejoins avec mon habituel relais 10l et les dépose, au tiers vides, à 650 et 1200m. Je poursuis avec mon dorsal 2 x 20l. Comme prévue, la suite est par 10m de fond, dans le prolongement de la diaclase. Les dimensions de la galerie s’amenuisent et le courant se fait de plus en plus sentir. L’argile a fait place à la roche nue, et la profondeur diminue graduellement : ça sent la fin… Alors, la grotte me fait un cadeau : un long tronçon de galerie à -6m, alors que je devais justement stopper à cette profondeur pour décompresser. Palier en déroulant… Puis, à la minute près, nouveau cran à -3m, pour finir les paliers ! Deux flaques de mercure révèlent la présence de surfaces à 1500 et 1600m. Le courant est maintenant très fort et je dois négocier plusieurs étroitures. La fin de ma décompression coïncide avec l’apparition d’une surface, juste au dessus de mon casque. Doucement, j’émerge au milieu d’un chaos de blocs effondrés… Une petite salle où l’on tient à peine à quatre pattes et, au-delà d’un seuil, un geyser d’eau sous pression qui jaillit d’une flaque de 30cm de diamètre… C’est la première fois que j’observe un tel phénomène et il est bien rare de pouvoir remonter un réseau jusqu’à sa première goutte ! Je suis à 1720 m de l’entrée du Creux Jeannin. C’est le long retour… Sur le point d’achever cette plongée de 5h, je m’arrête dans la “salle de cristal” à 1220 m, et cherche l’affluent. C’est un laminoir de 3m de large, en rive droite, très érodé. Comme il me reste de l’air et que je suis encore en bonne forme, je décide d’y aller voir de plus près. Je déclampe l’inflateur, enlève mon sac à dos, et m’engage dévidoir en avant. C’est très bas et je sens les lames d’érosion me labourer le dos. Je rampe ainsi sur 15m sans que le plafond ne se relève. Ayant quand même peur d’accrocher le vêtement, je rebrousse chemin, à reculons. Mes seuls moments de transparence ont été vécus à plat ventre ! Ce Creux Jeannin était décidément bien ingrat…