Tout avait commencé à Port-Maria, en presqu’île de Quiberon, là où le continent venait de finir… A quai, le navire traversier, largement ouvert sur son arrière, acceptait les hommages d’une file de véhicules assez intrépides pour rouler sur les eaux. Des goëlands nous indiquaient de leur bec sardinicide la direction d’un au-delà plus beau. Jusqu’aux pins anachroniques, nés des micro-climats morbihannais, qui agitaient leurs bras d’aiguilles, comme pour nous saluer une dernière fois, nous qui avions choisi l’appel des îles…

Houat, Hoëdic, Belle-Ile, autant de pierres superbes dispersées dans l’écume, qui autrefois, avaient été collier, pendu au cou de l’Armorique.

Belle-Ile-en-mer !

C’est dès l’atterrissage qu’on entre dans la légende : le port a pour nom “Le Palais”. Un village coquet, bien rangé, qui semble tout droit sorti du micashiste originel, d’un coup de la baguette des fées, qui sont nombreuses ici. Une ville pour jouer ! Les habitants du Palais trottinent vers des tâches urgentes mais encore obscures pour le profane. Marins, curé, cafetiers : ici chacun semble tenir un rôle précis, dans un décor de cinéma.

En regardant s’éloigner les derniers feux du bac qui retourne à la France, on ressentirait presque un sentiment de claustrophobie ; belle île qui pourtant n’est pas déserte…

“Bonjour chez vous !”… Ca y est, j’y suis : le Palais, c’est ce village trop beau pour être vrai du feuilleton-culte “Le Prisonnier” !

A notre tour, nous allons séjourner ici une semaine, pour tenter de nous évader par la mer. D’ailleurs, voici notre passeur. Alain Thibault. Frêle silhouette, pudeur et réserve qu’on pourrait prendre pour de la timidité. Le patron du club Guedel Sub Armor n’a pas besoin de collier en dents de requins pour exister : la courte barbe suffit. En somme quelqu’un qui pourrait paraître insignifiant pour l’observateur frustre, qui n’aurait su capter son regard brillant de passion. Alain pourrait être l’un de ces personnages de Simenon qui ne se révèlent qu’à la fin… Occupé à autopsier un éboulis de crèpes au sarazin, Alain nous dévoile les grandes lignes de notre séjour ; grottes, canyons, méduses… C’est de plongée intimiste qu’il s’agit.

Prisonniers, envoûtés plutôt, nous le serons ; mais sans jamais avoir à hurler ce cri d’angoisse des plongeurs-dossards abonnés aux charters concentrationnaires : “Je ne suis pas un numéro !”. Alain est décidément bien différent des poussahs-néoprène couperosés, foie jaune-pastis et verbe haut, qui transforment les sorties en mer en bordées d’injures. Nous nous séparons pour la nuit qui, comme les jours aquatiques à venir, s’annonce profonde…

Le dernier cidre a coulé, et dans un fondu de couleur subtil, nous nous retrouvons au fond du verre. Vert plancton, vert laminaire, vert tellement breton. “Bleu manière verte”, comme on dit par ici.

Passés les premiers mètres de bouillon de culture, biomasse née du printemps, l’eau claire, subite, est un puits. A 23 mètres sous la surface, ondule la jungle d’algues. Survol d’une forêt primaire, dont lieus et tacauds sont les oiseaux. Il faut s’enfoncer de deux mètres encore pour embrasser des dunes de sable coquillier dont chaque poignée abandonnée au courant retombe en éclats de nacre. Dès lors, la surface est oubliée, remplacée par les frondaisons en fouet des grandes algues brunes. La plongée est devenue voyage…

Il faut être capable d’insouciance pour suivre ces allées de sable, enchâssées de falaises, au gré de leur fantaisie. Pour découvrir parfois que le canyon s’est refermé en grotte. Pour choisir à ces croisements sans signaux, d’emprunter le chemin qu’un gros tourteau indique dans sa fuite, vers des clairières englouties où danse un soleil de jade. Pour se laisser couler dans des failles, qu’une vie incrustante, toute de secrétions secrètes a tapissé de rose…

C’est alors que Kô, notre modèle vêtue de vert et de mauve, passe sa réserve. A regret, je gonfle mon vêtement étanche et lentement, comme un gros ballon captif, émerge au dessus de la cime des algues. Alain, plus guide que moniteur, surgit alors de nulle part, pour fermer avec nous ce ballet de parachutistes à l’envers, quittant le canyon des merveilles pour un ciel qui pâlit. Nous émergerons presque en face de la pointe des Poulains, feuilletée de mica noir frangé de crème d’écume et piquée d’une bougie blanche et rouge qui s’avère être un phare. Tout proche, le fortin restauré par Sarah Bernard, incontournable citadelle du verbe quand, sur scène, elle bâillait aux Corneille. Envoûtée, elle aussi, par Belle-Ile, qui incite à la grandiloquence. Prisonnière de cœur au même titre qu’Alexandre Dumas, Flaubert, Octave Mirbeau, Courbet, Monet ou encore Arletty qui s’y connaissait en atmosphères… Prisonniers de droits, dans les forteresses de Vauban, comme le rappelle le musée local ; qu’ils se nomment Cadoudal, Blanqui, ou Barbès, pour ne citer qu’eux.

Belle-Ile-en-mer est un lieu où souffle l’esprit.

Nous rentrons à notre port d’attache : Sauzon. Le robuste chalutier qui sert de base aux plongées, laisse une signature d’écume dans un courant furtif, venu de très loin, que certains appellent le Gulf Stream. C’est grâce à sa caresse chaude et mouillée que Belle-Ile est ce qu’elle est : une petite soeur des Açores. Un grand récif de figuiers, de myrthe et lauriers roses, mimosas, agaves et même de palmiers ! Un morceau de tropiques égaré en mer froide et donc riche en crabes, homards, araignées comestibles et autres fruits de mer en armure. Un écueil aussi, dont les rochers vénérables résonnent encore aux cris des naufragés. Fortunes de mer d’hier faisant le bonheur des plongeurs d’épaves d’aujourd’hui. Un résumé de grande Europe avec sa plage orangée du Donnant, au sable “terrestre” comme celui du Sahara, ou le fjord de Port Goulphar plus norvégien que nature. Ou encore la grotte de l’Apothicairerie, presque Fingal d’Ecosse ; antre noir habité d’échos, aux parois surchargées de gravures rupestres dessinées à coups d’embruns par une mer en colère.

A la manière des expéditions du siècle dernier, les dessous de la Belle Ile ne se découvrent qu’avec un guide. A notre table, Alain Thibault justement, fume à grand bruits de succions une pince d’araignée si énorme qu’on la croirait violoniste. Entre deux caprices de la chair, il nous conte cette légende des fées et de leur reine, chassées d’Armorique, et qui s’enfuirent en abandonnant à la mer leurs couronnes fleuries. Autant d’îles du golfe du Morbihan. La couronne royale devint “Vindilis” du temps des Gaulois, la Belle-Ile d’aujourd’hui. Les verres se vident, les carapaces s’amoncellent, éclats rougis au son creux, plaisir de l’oreille après ceux du palais. Les doigts plein de parfums de marées, la mémoire se brouille et de nouveau, je plonge dans les souvenirs…

C’était en face du tumulus, dans l’alignement de deux menhirs ; une énorme araignée, rouge de colère, prête à tous les pugilats et douée d’un jeu de jambes irréprochable. Repu, j’abandonnais le combat, préférant m’allonger sur les confortables sofas mous, éponges jaune soufre qui, ici, peuvent atteindre un mètre d’envergure. Tout autour, les murs avaient des yeux. Jaunes, mauves, roses… Par milliers, les Corinactys regardaient leur mer. Anémones frères et sœurs battant des cils par couleur, en lutte raciale avec leurs voisines pour la maîtrise de quelques rochers…

C’est sur une côte déchiquetée, la plus à l’Ouest, qu’Alain mit le cap, au courant de mon goût pour les cavernes. Tout autour de l’anse calme où nous étions mouillés s’ouvraient, dans les falaises hautes, des failles obscures. Autant d’entrées pour un enfer fabuleux. A peine avions-nous basculés dans cette mer obscurcie que nous nagions dans cet essaim de méduses tant attendues et tentaculaires. Des milliers ! Mystérieux rendez-vous d’invertébrés ? Ressac favorable ayant concentré dans cette grotte tant d’intelligences diaphanes. Qui sait ?

En s’enfonçant dans la grotte, nous avions l’impression, renonçant au jour, de remonter le temps… Loin de l’homme, quand Panthalassa réussissait ses premières pulsations. Le souvenir de ce ballet restera bien ancré en nous, et je ne peux le raconter que du bout des lèvres, de la même façon que j’ai découvert les urticants rameaux de la méduse ! Bien longtemps après, je me souviens de notre émotion quand, béats, nous regardions le firmament, médusés, tentant de copier par nos exhalaisons inertes les vivantes corolles. C’était un coeur de cristal qui battait dans ce ciel de plancton…

On ne s’échappe jamais tout à fait de Belle-Ile…  Prenez bien garde à vous, et… Bonjour chez vous !