Depuis leur protection intégrale en 1976, les grands cormorans prolifèrent. On en compte aujourd’hui 450.000 en Europe dont près de 90.000 en France. Et ce redoutable pêcheur fait des vagues au pays de Clochemerle…

cormoranPerché sur son reflet, ce volatile noir en forme de point d’interrogation, alimente de vives polémiques selon qu’on se place du point de vue des protecteurs de la nature ou des usagers de celle-ci, pêcheurs ou pisciculteurs. Alors, s’agit-il d’une invasion ?

– Absolument pas, déclare l’ornithologue Loïc Marion, le spécialiste français du cormoran, du CNRS de Rennes.

– La population, après une croissance exponentielle, se régule d’elle-même. C’est la loi de la nature. Partout en Europe ainsi que sur le Rhône, la Loire ou les côtes, les effectifs baissent. Mais l’oiseau a une grande capacité d’adaptation et a surtout profité de « l’humanisation » des milieux aquatiques : barrages, lacs artificiels. En France, la population était de 89 000 en 2003 ce qui est un chiffre très faible (1 oiseau pour 100 hectares) en regard des faisans ou des canards par exemple qui se comptent par millions…

– Foutaises, rétorque Freddy Berlocher, Président de « la Sarrebourgeoise », une association de pêche et de protection des milieux aquatiques en Moselle.

– On nous dit que le nombre de cormorans diminue alors que nous observons tout le contraire. Quelque chose ne colle pas avec les chiffres du Conseil Supérieur de la Pêche… Parce que les cormorans volent : un jour là, et un jour ailleurs, quand le garde qui les compte a le dos tourné !

Dégâts réels ou exagérés ?

Thierry Heymann, pisciculture de Linde (Moselle)

– Le cormoran mange 400 g de poissons par jour mais il faut compter avec ceux qu’il blesse. Il vaut mieux compter 1 kg par jour et par oiseau. Pour nous, cela représente une perte de 25 %

Freddy Berlocher

– Nous dépensons 60 à 80 000 € par an pour aleviner les cours d’eau. Avec les cormorans, nos adhérents ne pêchent plus rien et se demandent où est passé l’argent : il y aura bientôt plus de cormorans que de pêcheurs !

Pourquoi tant de haine ?

Loïc Marion

– Les pêcheurs français ont « désappris » le cormoran, car il a été proche de l’extinction, mais il a toujours été là. Les effectifs sont simplement en train de revenir à la normale. De plus, le cormoran n’a pas un aspect très sympathique, il vient de l’étranger, et il est noir ! C’est une constante : tous les animaux diabolisés sont noirs. Il en va tout autrement pour les spatules blanches ou même les hérons gris.

Quelles solutions ?

Jean-Paul Chaudorne, agent technique de l’environnement du Conseil Supérieur de la Pêche, Meurthe et Moselle.

– Nous assistons à une augmentation constante des effectifs. Un arrêté préfectoral nous autorise a en tirer au fusil un certain quota, soit pour le département 500 à l’année. Ce qui est tué est tué !

Thierry Heymann

– Nous utilisons des canons à gaz sur nos étangs pour les faire fuir. Evidemment, ils vont s’installer ailleurs…

Loïc Marion

– Les tirs, s’ils rassurent les intéressés, n’ont aucune efficacité : en Suède la population ne cesse d’augmenter alors qu’en Hollande où l’espèce n’a pas été « déprotégée », la population est stable depuis 1994.

Alexandra Kruche, Parc Animalier de Sainte-Croix à Rhodes (Moselle)

– Les pêcheurs nous accusent d’héberger des cormorans dans le parc, qui vont pêcher dans les environs. C’est vrai qu’en 10 ans nous sommes passés de 1 à 69 nids mais les oiseaux font ce qu’ils veulent ! Imaginez si nous nous mettions à tirer au sein du parc ; ou comme les Allemands, essayer de faire tomber les œufs avec les pales d’hélicoptères ! On pourrait essayer de stériliser les œufs mais les techniques ne sont pas au point et on peut alors se demander ce que devient la notion de protection ?

Freddy Berlocher :

– Pourquoi ne pas autoriser la récolte des œufs, qui sont comestibles, comme cela se faisait dans les pays nordiques ? L’espèce s’en trouverait régulée sans avoir à tirer sur les oiseaux.

Alors, devrons-nous renoncer bientôt aux parties de pêche ou goûter l’omelette au cormoran ? Prions pour eux, pauvres pêcheurs. Tous les pêcheurs…