Charles Dourieu et sa petite reineLe concours organisé par l’agence Tropicalement Vôtre est terminé et les membres du jury ont eu fort à faire pour déterminer un gagnant tant les récits envoyés furent nombreux et de qualité. Mais l’un d’entre eux s’est imposé par son humour… Il se trouve que Charles Dourieu (puisque c’est lui)  est également un plongeur marseillais mais je jure que je ne le savais pas ! Je vous laisse donc découvrir maintenant le récit désopilant de « l’homme revenu d’entre les phoques »…

Le rendez vous de Monterey

C’est au détour d’un voyage en Californie sur la route qui m’emmenait de Santa Barbara à San Francisco que je décidai de mener ma superbe Ford Escort de location sur le chemin mythique de Monterey. Pourquoi Monterey ? Il semblait qu’il y avait un port typique (wharf) et des sites d’observation de baleines (whale watching), deux ingrédients qui valaient à mes yeux le détour. Aussi, l’apparition de ce petit port type victorien me réconforta dans mon choix : Monterey vaut le détour ! Cette ville garde un charme indéniable loin des buildings de Los Angeles et des cages à lapins décevantes de Santa Barbara.

La ville est propre et le port ressemble à un petit port irlandais. Je décidai d’observer un premier panoramique de la digue ouest, face au gigantesque océan Pacifique. Je m’arrêtai donc non loin de la digue, et l’étonnante ceinture de sécurité automatique de ma belle américaine me déficela aussitôt de mon siège. Décidément, les américains et leurs gadgets m’étonneront toujours. Arrivé au bout, je fus surpris de constater que ce qui était à mes yeux de vulgaires bouées de mouillage avait quelque chose de vivant. En effet, une colonie d’une trentaine de phoques jouait non loin de la digue au beau milieu d’une forêt de kelps, ces algues typiques de la région. En observant d’avantage les alentours, je remarquai que certains individus se prélassaient même sur des barques de pêche à l’entrée du port. Le soleil de cette matinée de décembre était chaud et le Pacifique portait effectivement bien son nom. Pas un nageur, pas un plongeur à l’horizon, la présence de la colonie laissant manifestement la population locale, blasée de leur présence, indifférente. Mon excitation était largement montée d’un cran et dès lors, une seule idée m’obsédait : plonger avec les palmipèdes ! Afin de trouver un équipement et de me renseigner sur les autorisations nécessaires, je me mis aussitôt en quête d’un club, magasin ou autre association de plongée. Il apparut évident au bout d’une heure de recherche, que manifestement, les américains de Monterey préféraient pêcher, cultiver leur jardin, faire du jogging ou astiquer leurs bagnoles. Mais la plongée restait à leur sens un domaine que seuls certains extra-terrestres étaient capables d’apprécier.

Certains diront entêté, d’autres buté, ma pugnacité reconnue par tous mes proches n’allait pas me lâcher ce jour-là. A force de me faire balader par les uns et les autres, je trouvai enfin un garage sur lequel un panneau en bois indiquait « Scubadiving », accompagné de célèbres autocollants subaquatiques harmonieusement dispersés sur la jolie paroi rouillée en tôle ondulée de ce que j’avais toujours du mal à appeler un club de plongée. Le doux bruit d’un compresseur me rendit espoir et j’entrai donc d’un air décidé dans la cabane. Il y a des jours comme ça, où l’excitation, la volonté font que vous êtes prêt à tout, mais certainement pas à gâcher cette chance de plongée exceptionnelle. S’il fallait pour cela se bricoler des palmes avec des raquettes de ping-pong, un masque avec deux pots de yaourt et un tuba avec un tuyau d’arrosage, je crois que j’étais prêt à le faire. Ma détermination surpris mon interlocuteur. L’homme jeune respirait la tranquillité. Trois combinaisons de plongée séchaient ici, quelques bouteilles 12 litres là, une paire de détendeurs plus loin. Mes radars avaient déjà fait un rapide inventaire, me restait à trouver une arme de frappe lourde en cas de refus. Je me présentai donc et demandai la possibilité d’aller côtoyer mes amis mammifères.

« Vous êtes français ? J’aurais dis allemand à votre accent ! On n’organise pas de plongée avec les phoques, mais si vous le souhaitez, on peut faire une plongée poissons demain matin à 20 km de là. »
« Je crois qu’on s’est mal compris, mon gars, pensais-je. Je ne vais pas faire 20 bornes pour aller voir 3 poissons à la noix dans une eau verte alors que là, là à deux pas, il y a la plongée de ma vie qui m’attend !! »

Je décidai de réfréner ma colère et insistai gentiment en expliquant que nous les plongeurs blaireaux d’Europe, n’avions pas souvent l’occasion de côtoyer de tels animaux. Après une longue moue, mon interlocuteur me toisa de haut en bas et dit : « Qu’est-ce que tu as comme diplômes ? »
Ouf, voila une bonne question.
« Niveau 4 CMAS », répondis-je fièrement, et « il n’y a pas plus haut, mon pote », pensai-je fortement en attendant un regard admiratif.
« Ce n’est pas possible, ici on est aux Etats-Unis d’Amérique et seule l’organisation PADI est reconnue ! »

Mon effet avait manifestement manqué sa cible et je passai instantanément du statut de super-plongeur à gros-nul-en-plongée. C’est alors que je me mis à fouiller frénétiquement mon porte-feuille. Quelques années auparavant, j’avais passé des diplômes en Mer Rouge alors que je faisais ma coopération au Caire. Au beau milieu du tas de cartes que je dépliai avec précipitation, apparut mon sésame : PADI RESCUE DIVER.

Equivalent du niveau 3 CMAS, le diplôme Rescue Diver PADI permet la plongée en autonome, et le regard averti du plongeur américain s’éclaircit. Le « yes » qui suivit cette découverte m’apparut comme une délivrance, restait à le convaincre d’aller plonger seul avec les phoques.
« Tu as un buddy ? »
Le buddy va de pair avec PADI, l’organisation américaine n’aimant pas les autonomes et surtout pas les plongeurs seuls, sources de risque. Et qui dit risque dans ce pays dit justice et lourdes sanctions financières et juridiques en cas d’accident.

« Non, je n’ai personne avec qui plonger, je fais de la photo et j’ai l’habitude de plonger seul parce que tous mes partenaires de plongée ont perdu patience à force de me voir passer une heure devant un bernard l’hermite », essayai-je de plaisanter en sortant mon vieux Nikonos V pour montrer ma bonne foi.
« Bel appareil ! Moi aussi j’en ai un, tu en es content ? »
J’avais trouvé un point commun avec le roast-beef et je n’allais plus le lâcher sur la photo pendant une heure, histoire de passer du niveau mangeur-de-grenouille à homme-grenouille. Enfin, mon nouveau copain me posa l’ultime question : « Tu as combien de plongées ? »
C’est bizarre, mais en fait, moi qui ne remplis plus mes carnets de plongée depuis 10 ans, je n’avais pas fait ma comptabilité.
12 ans de plongée à raison de 2 sorties par semaine, plus 350 plongées en Mer Rouge lors de ma vie égyptienne, ça doit faire pas loin de 1500.

« Un millier ! » dis-je, avec la peur de paraître un peu prétentieux à mon nouvel ami. Cette fois, le ton changea et Mike commença la phase briefing.
« On ne plonge pas seul d’habitude, mais ici, c’est pas profond. Tu prends ton équipement, ta voiture, tu vas à la petite plage en face de la digue, tu t’équipes et bonne chance. Et surtout, tu es prudent sinon je me fais tuer. »

Jamais je n’avais autant promis, juré à mon “sauveur” que jamais dans cette plongée je n’ajouterais une once d’imprudence. La plage était petite et déserte. J’enfilai l’unique combinaison à ma taille. Évidemment c’était trop beau, les tailles de combinaison américaines n’ont rien à voir avec les tailles françaises, et je dus expirer profondément pour arriver à remonter la fermeture-éclair de la tenue de nain que j’avais louée. Le pantalon m’arrivait au genou et les manches aux coudes. Ma calvitie aidant, j’étais Tintin en Amérique ! Vu le regard amusé des autochtones, mon degré de ridicule était certain. Mais la joie de pouvoir réaliser mon rêve valait bien quelques concessions, et ma fierté était dès lors mise en veille. Dernier check-up, pellicule photo vierge dans l’appareil, bouteille ouverte, palmes, et à l’eau… L’excitation était à son comble, je voyais les phocidés au loin, plus que quelques coups de palme et… et la température du Pacifique me rappela à la raison.

Quelques coups de palme… La colonie était là, mais les 200 m de digue à longer m’avaient parus plus courts à la marche qu’à la palme. Pour ne pas arriver à sec d’air sur le lieu de ma plongée, j’entrepris de me rapprocher au tuba. Là, j’étais tout près, enfin, et n’y tenant plus, je décidai d’effectuer les derniers mètres sous l’eau. Bienvenue dans la forêt de kelps. Les algues géantes remontaient de 10 m de fond jusqu’à la surface, masquant par leur densité toute visibilité. Ma progression était ralentie par les tentacules de cette flore inattendue, je ne savais plus dans quelle direction j’allais. Tout à coup, mon sang fit un tour : entre deux kelps, une torpille apparut. C’était un phoque ! Mon premier phoque ! Une petite femelle de 1,2 m, rapide comme l’éclair. La facilité qu’elle dégageait sous l’eau était surprenante, elle disparaissait pour ressurgir à nouveau dans un ballet incessant. Sa couleur claire était propre aux jeunes, les adultes plus patauds étant toujours foncés voire noirs. Puis une autre et une autre, ces éclairs furtifs me permettaient à peine de distinguer mes hôtes, la méfiance était de rigueur. Mon cœur battait la chamade, j’essayais de suivre ces danseuses dans l’objectif du Nikonos, mais tout allait trop vite, je leur palmais après pour les rattraper, mais peine perdue… C’est là que le plongeur averti doit se rappeler les règles d’or de l’approche animalière : « ce n’est pas toi qui doit aller vers l’animal (qui en serait plus craintif) mais bien l’animal qui doit aller vers toi ».

Sans m’en rendre compte, j’étais en fait au coeur de la colonie, et après quelques minutes interminables d’immobilité sans voir âme qui vive, les premiers escadrons de petites femelles décidèrent de me rendre visite. Leur ballet toujours aussi rapide et distant se fit de plus en plus incessant, et la confiance pris petit à petit le pas sur la méfiance. Les éclairs furtifs se transformèrent en rencontres. Malgré mon émotion, je décidai donc d’attendre à 5 m de profondeur, sans bouger, patiemment… Une petite demoiselle vint ainsi me rendre visite en face à face, immobile, ses yeux étincelant de curiosité. Je pus enfin détailler l’animal, sa tête me faisait penser à un jeune chien qui vous apporte une balle puis guette votre réaction, immobile, prêt à bondir dans un sens ou dans l’autre. Elle était à un mètre de moi, elle m’observait, puis d’un coup s’éclipsa. Je levai la tête, une quinzaine d’individus me toisaient de la surface et les visites se firent incessantes, plus longues et plus amicales. Je bougeais très peu, le temps de cadrer quelques photos, contre jour, rapproché, je n’avais pas souhaité prendre mon flash de peur d’affoler les animaux, l’eau peu profonde laissait passer suffisamment de lumière pour que les clichés soient parfaits. Trois têtes cadrées d’un coup, elles allaient être fantastiques !

La confiance grandissait, je n’étais plus un intrus, j’étais une curiosité, mes palmes étaient tirées, mâchées, on me fonçait dessus à quelques centimètres pour enfin m’éviter in extremis, je devais jouer avec elles, j’étais devenu leur centre d’intérêt. Le nouveau jeu consistait à m’imiter : c’était à qui approcherait le plus près sa tête de mon visage et, une fois à 30 cm, resterait immobile la tête en bas en me regardant, attendrait une seconde et cracherait une grande bouffée de bulles pour cloner mon détendeur, puis déguerpirait comme un enfant ayant fait une bêtise. J’étais aux anges, je lâchai à mon tour une flopée de bulles à la grande joie de mes admiratrices. Le spectacle auquel je participais avait dépassé tout ce que j’avais pu imaginer. Je nageais dans le bonheur. J’étais fasciné. Nous étions complices. J’étais devenu un phoque… Oui, j’étais devenu un phoque, pour tout le monde. Cette complicité n’avait d’ailleurs pas échappé à un énorme mâle, situé trois mètres plus bas. Dressé dans les kelps, immobile ; je ne l’avais jusqu’ici pas remarqué. Il s’était discrètement rapproché et son expression n’avait rien de joueur. Ce gros mâle de trois mètres me voyait effectivement comme un congénère, un phoque comique, mais avant tout un phoque et donc un vrai rival. Manifestement, mon habit de Tintin ne l’amusait pas du tout et je dus rapidement reculer face à son approche insistante. Encouragés par leur congénère, deux autres mâles de taille identique apparurent quelques instants plus tard et sonnèrent pour moi le moment de la relève. Les femelles s’étaient faites un peu plus distantes et l’ambiance moins festive. Ma pellicule était finie depuis longtemps, je regardai mon manomètre : 50 bar, mon ordinateur indiquait 90 minutes de plongée qui m’en avaient semblées 5. Il était temps de montrer à mes rivaux que je n’étais qu’un pauvre homme-grenouille, qui l’espace d’un instant avait voulu se faire aussi gros que le phoque, mais allait se retirer humblement, plein de souvenirs merveilleux en mémoire. Le retour se fit à contre-cœur, tout en gardant un œil discret sur mes arrières, histoire de couvrir toute velléité masculine. C’est le visage béat que je regagnai la terre ferme. Avec mon habit à bras raccourcis et mon large sourire niais, j’étais l’imbécile heureux de Monterey. Mon sourire perdit de sa superbe lorsque j’entendis un bruit de flaque d’eau à l’intérieur du Nikonos. Dans la précipitation en enlevant mon flash, je n’avais pas remis le bouchon du connecteur sur l’appareil photo.

De cette incroyable aventure, il n’allait me rester qu’une demi-photo, un magnifique portrait d’une de mes conquêtes de cette journée. Mais surtout, et c’est le principal : la mémoire de cette plongée, que je retranscris au travers de ces quelques lignes.

Charles Dourieu

http://www.scubacom.com