Il parait qu’avec moi, la moindre ballade devient une expédition. C’est très exagéré. Mais quand on a la chance d’habiter près  des calanques, du Cap Canaille (plus haute falaise de France), du bec de l’aigle de La Ciotat – autant de sites géologiquement uniques – et qu’on est suivi d’enfants piaffant à l’idée de découvrir une autre « grotte Cosquer », alors oui, promenons nous ! Comme le weekend dernier. Sur le fond d’une mer et d’une rivière disparue, d’un désert de sel, bravant les séismes, les glaciations, les déluges oubliés… Une randonnée de 250 millions d’années. Pas moins !

Direction la route des crêtes qui relie Cassis à La Ciotat, escaladant le Cap Canaille et ses « beaux points de vue ». Impraticable en été tant les touristes y prolifèrent, le temps de se photographier au bord du vide et d’abandonner quelques papiers gras. Mais cette route des crêtes n’accueille pas que des crétins (pas plus que la corniche de Marseille n’héberge de cornichons !) : Nous y croiserons des radioastronomes amateurs ayant déployé sur ce point haut, antennes, paraboles et ordinateurs, en direct des étoiles…

Dans un virage, la Baie de La Ciotat apparait et le paysage change. Nous laissons derrière nous le calcaire gris des calanques (Urgonien – 115 millions d’années) pour le poudingue rouge du Bec de l’Aigle, constitué de galets de grès soudés (Turonien – 91 millions d’années). C’est cette interface qui nous intéresse. Au delà d’une mer de garrigue, un curieux pont naturel  : la roche trouée (Baou Troca en provençal), qui évoque plus le Nevada que la Provence pagnolesque. Allons y voir de plus près !

Pour faire la ballade avec nous, installez Google Earth et cliquez sur le lien ci dessus…

A la suite d’un cafouillage inexplicable, je ne retrouve pas mes chaussures de marche qui gisent pourtant en permanence dans le coffre du 4×4, en compagnie des cordes, mousquetons, baudriers, palmes masques et tubas, lampes frontales, « couche partout » et autres accessoires de terrain. Et je n’ai aux pieds que mes fidèles bottes texanes, pas vraiment adaptées au « tout terrain ». Autant essayer de faire de l’escalade en rollers ! Mais pas question d’annuler et je me précipite dans la pente à la façon du sanglier moyen suivi d’une floppée de marcassins (et de leur laie maternelle). Pas de chemin, tant  mieux : les « passages obligés » me dépriment… Cades, chênes nains, buissons de houx laissent bientôt place à une plaque de calcaire rongée par l’eau des pluies. Un lapiaz scoriacé de gouffres en formation.

Devant un paysage grandiose, il m’arrive souvent de tomber en arrêt comme le chien du même nom. J’aime comprendre. Dans ces moments là, inutile de chercher à me parler : je ne suis plus là, je voyage dans le temps… Un paysage est une photo à l’instant T. Qui n’apparait immuable qu’en regard de notre insignifiante durée de vie, notre manque de culture et parfois d’imagination. Et pourtant que d’indices : nature et couleur de la roche, végétation, reliefs, alternance des couches, stratification, failles… Jusqu’à ces galets bruns, soudés dans la paroi où nous prenons pied. Il est tentant de repasser le film à l’envers. Non pas à l’échelle de notre propre vie, ni de celle de nos ancêtres, de notre civilisation, de l’apparition de l’homme même, parfois de la vie. Non, beaucoup plus loin encore, à l’échelle de ce qu’il est convenu d’appeler « les temps géologiques ». Le temps des pierres vivantes et qui parlent. Vertige de l’accélération du temps rebroussé… Encore ne remonterons nous pas cette fois ci jusqu’à l’origine des atomes de fer piégés dans ces galets rouge sang, les mêmes que ceux de notre hémoglobine qui, bien qu’indispensables à notre respiration et donc courte existence, proviennent de l’explosion d’une supernova disparue considérablement avant la naissance de notre système solaire… Oui, l’homme a la mémoire courte. La roche, jamais

Que voyons nous ? La falaise de Soubeyran constituée de galets surmontés d’une couche de calcaire gris truffée de grottes. D’habitude les galets se déposent sur la roche mère or, ici, les galets sont SOUS la roche. Comment est-ce possible ? Que s’est-il passé par ici ? Enquête… Avec l’aide de mon pote Google, je découvre que l’explication est encore loin d’être tranchée. Mais ce que l’on sait est déjà passionnant.

Que les spécialistes ne me jettent pas la pierre : j’ai outrageusement simplifié le processus…

Voyage il y a 91 millions d’années…

Habitués à griller sur la plage de La Ciotat dans un ruisseau d’huile solaire, imaginez que jadis, la mer n’était pas devant vos pieds en éventail mais derrière. Si plage il y avait, elle était à l’envers ! La Provence était sous les eaux d’une mer corallienne (déposant sur ses fonds au fil des millions d’années le fameux calcaire urgonien) et la Méditerranée n’existait pas encore. A la place, il y avait le continent Pyrénéo-corso-sarde qui par le jeu de la tectonique des plaques avait entrepris un tour de manège dans le sens inverse des aiguilles d’une montre.

Regardons d’un peu plus près ces galets compacts, presque violets. La roche dont ils sont issus est caractéristique de l’époque des dinosaures, le Trias (250 millions d’années). Plus la taille des galets est importante et plus la vitesse du courant d’eau qui les a déposés était forte. On en déduit donc qu’existait ici un fleuve venant du sud est qui avait un débit comparable à la Durance actuelle, en crue. Le fait qu’il soient bien ronds atteste d’un charriage sur de longues distances. De fait, ils viennent de Corse ! Ou plutôt du continent englouti dont la Corse et la Sardaigne étaient les points hauts. Ils se sont accumulés là, peut être dans un estuaire et se sont trouvés soudés ensemble dans un ciment gréseux à l’époque du Turonien (91 millions d’années). Il est probable que le niveau de la mer ait fluctué à cette époque, déposant par dessus des récifs coralliens devenus calcaire à rudistes (ancêtres des huitres, à ne pas confondre avec les nudistes, présents également au pied du Cap Canaille…)

Vous voulez la suite de l’histoire ? A la fin de l’ère secondaire (65 millions d’années) qui vit l’extinction des dinosaures, le continent  Pyrénéo-corso-sarde s’effondra et les eaux s’engouffrèrent dans cette dépression, formant la Méditerranée et laissant à sec la « Provence ». L’ouverture de la Méditerranée s’est poursuivie jusqu’au Burdigalien (17 millions d’années). Le « delta de La Ciotat » s’est alors trouvé coupé de ses origines corses. Mais pendant ce temps l’Afrique continuait d’emboutir l’Europe faisant naitre des plis (comme la main du masseur sur la cellulite) à la manière des Alpes. Toute la région se trouva chamboulée de séismes ce qui explique qu’aujourd’hui les couches de galets du poudingue du Bec de l’Aigle par exemple se retrouvent fortement inclinées. Il y a 5 à 6 millions d’années les détroits par lesquels la Méditerranée communiquait avec l’Atlantique se sont bouchés, entraînant un des plus gigantesques phénomène d’évaporation connu sur notre planète. La Méditerranée s’assèche en quelques siècles formant une gigantesque Vallée de la Mort… C’est la « crise de salinité messinienne » : le niveau marin s’abaisse d’environ 1 500 m (!) et de profonds canyons se creusent. On sait que le fond de la Méditerranée est formé de grandes épaisseurs de sel gemme sous une mince couche de vases récentes… Puis les détroits se rouvrent et de gigantesques cataractes remplissent à nouveau le bassin : fantastique spectacle dont nos ancêtres préhominiens ont été les témoins. Ce cataclysme se répéta plusieurs fois. Dernier épisode, les grandes glaciations du quaternaire, s’étalant sur le dernier million d’années avant notre ère. A chaque épisode glaciaire le niveau de la mer baissait de plus d’une centaine de mètres en raison du grand volume d’eau stocké par les énormes calottes glaciaires (qui descendaient jusqu’à Lyon…).

C’est au cours de cette période que la pluie à creusé un réseau de gouffres et de grottes dans la couche de calcaire tendre surplombant le poudingue rouge. Ce dernier étant moins soluble, la karstification s’est arrêté à ce niveau, raison pour laquelle ces grottes, où plutôt leurs tronçons, apparaissent aujourd’hui à la frontière des deux roches…

Mal aux côtelettes !

A lui suite de je ne sais quel faux mouvement, engagé dans une de ces grottelettes, je ressens une vive douleur aux côtelettes accompagnée d’un craquement sourd. Me suis-je pété une côte ? Ou froissé un muscle intercostal ? Je penche pour l’intercostal vu le contexte (entre deux côtes, vous suivez ?). Encore une blessure de guerre même si celle ci n’est pas très glorieuse (le premier qui murmure : « T’es trop vieux » prend un coup de canne !).

Le souffle désormais court, je poursuis l’investigation. Car l’érosion (l’outrage des ans…) ne s’arrête pas là. Le tout a été depuis sculpté par les pluies, les vents, d’autres rivières disparues, laissant ce magnifique paysage à notre sagacité. Il faut supposer l’existence d’autres rivières (ou de glaciers) qui ont découpé ce paysage de gorges profondes, laissant apparaître au jour le réseau de grottes.

L’arche naturelle est sans doute tout ce qui reste d’un tunnel autrefois bien plus étendu. Dans une grotte proche, on observe ainsi un massif stalagmitique « en plein jour »… Il faut aussi compter avec l’érosion éolienne qui a creusé, cette fois dans le poudingue, de magnifiques  baumes, les « taffoni », mot d’origine corse… A l’intérieur des grottes de dissolution on retrouve aussi une argile rouge typique, constituée de bauxite, minerai d’aluminium (Les Baux de Provence), un mélange d’hydrate d’alumine et d’oxyde de fer dont la proportion détermine la teinte (de blanc à brun rouge). D’où la couleur des fonds de culotte des jeunes explorateurs…

Le film se termine et notre paysage se fige dans son état actuel, il y a moins cinq mille ans. Mais à quoi ressemblait-il de mémoire « d’homme des cavernes » ? Les Solutréens de la Grotte Cosquer toute proche par exemple ? Il y a dix huit mille ans, en pleine glaciation, le niveau de la mer était 150m plus bas qu’aujourd’hui. Le Golfe de la Ciotat entièrement à sec était couvert de steppes. Chevaux sauvages et aurochs paissaient le long d’un ruisseau qui, partant du port, devait passer entre le Cap et la colline de l’Ile Verte. Loin au large brillait la mer. Le soir, quand soufflaient les vents froids du nord, des hommes se ressemblaient dans la grotte des Cannoniers, maintenant submergée sous quinze mètres d’eau, et leurs chants montaient dans l’air avec la fumée des feux. Plus tard, la mer remonterait, ce qu’elle continue à faire aujourd’hui, laissant dans la mémoire collective la légende du Déluge que l’on retrouve chez tous les peuples du monde…

A tous ceux qui s’émeuve aujourd’hui de la montée centimètrique du niveau des océans et en font carrière médiatique, il est bon de rappeler que L’Homme a sans doute vécu et ressenti des fluctuations marines de plusieurs centaines de mètres. Et qu’il est toujours là… Fin de la promenade !